14.7.17

Le retour aux livres (3)

Les livres reçus ou achetés s'entassent sur mon parquet. Il paraît que certains critiques littéraires ne lisent pas les livres qu'ils recensent, se contentant de copier-coller les communiqués de presse qui accompagnent les livres, ou de plagier les fiches de lecture rédigées par leur(e) assistant(e) ou stagiaire. On ne peut pas leur en vouloir de paniquer devant la surproductivité éditoriale. Personnellement, je paniquerais de recevoir une centaine de livres par mois… Chaque année, je me contente donc de choisir quelques livres selon mon humeur ou mes envies, de les stocker (pas facile à Paris) et de les lire un jour de répit. J'en ai lu quelques-uns récemment et je tenais à vous faire partager mes lectures. Comme d'habitude, je me lance dans le désordre. Bonnes vacances à toutes et à tous, à ceux qui partent, à ceux qui restent.



ACTE 1

Mon premier est chaud, bouillant même… Une enquête du journaliste américain Gay Talese sur Gerald Foos, le propriétaire d'un motel en banlieue de Denver qui durant plusieurs décennies a espionné sa clientèle  à travers les grilles d'aération des chambres. Allongé des heures dans le grenier du motel, le voyeur observe et consigne dans son journal ce qu'il voit et ce qu'il entend. Toutes les chambres ne sont pas équipées des fausses grilles d'aération. Quand il est à l'accueil, Gerald fait son casting et attribue les chambres équipées aux couples au physique le plus avantageux ou aux plus prometteurs sexuellement. Son épouse complice l'aide à améliorer les postes d'observation et le rejoint parfois au grenier pour y faire l'amour. Dans son journal, le voyeur devient l'anthropologue et le sexologue de sa clientèle, notant leur âge, corpulence, profession et bien-sûr préférences sexuelles. Dans une lettre à Gay Talese, le voyeur justifie son activité : "Cela pourrait être utile aux autres, en général et aux spécialistes de la sexologie, en particulier."  La diversité de la clientèle des motels permet à Gerald de couvrir une bonne partie de la population : noirs, blancs, asiatiques, hommes d'affaires avec leur secrétaire, couples mariés ou illégitimes, lesbiennes, échangistes et amateurs de parties fines (à partir des années 70…), femmes qui trompent leur mari et vice versa. Il y a des moments très drôles dans les retranscriptions du journal, quand par exemple le voyeur-directeur du motel découvre des taches suspectes sous le tapis devant des clients médusés qui avaient laissé leur animal de compagnie déféquer sur la moquette de la chambre pensant que personne ne serait le témoin de cette scène. Ou quand le voyeur jouit en même temps que le couple qu'il observe, son sperme passant alors malencontreusement à travers la grille d'aération pour tomber sur le lit. La femme voyant les taches sur le dessus de lit lève les yeux et aperçoit le sperme qui goutte de la grille, en s'esclaffant elle fait remarquer  à son partenaire la puissance de son éjaculation. Il y a aussi des moments moins drôles. Comme le soir où le voyeur est le témoin d'un meurtre d'une jeune femme par un dealer. Gerald Foos assiste à la strangulation de la femme et à la fuite précipitée de l'homme. Voyant la poitrine de la femme se soulever, il est convaincu qu'elle a survécu à son agression et va se coucher après avoir écrit son journal. Le lendemain matin, la femme de ménage lui annonce qu'elle vient de découvrir une femme morte dans une chambre. Devant la police, Gerald ne peut pas dire qu'il a été le témoin direct de ce meurtre, sans se dénoncer lui-même. En 2015, Gerald Foos, retraité, se rend avec sa compagne sur les lieux de son motel qui vient d'être démoli, à la recherche d'un souvenir dans les gravats. Ne trouvant rien, il prend sa compagne par le bras et lui dit : "Rentrons, j'en ai assez vu!" Le Motel du Voyeur a paru en 2016 (oui, j'ai du retard) aux éditions du sous-sol (amusant pour un récit qui se passe au grenier) dans la collection Non-Fiction. Il y a même un cahier iconographique avec des photos du voyeur et de son motel. Après avoir lu ce livre, les grilles d'aération dans les hôtels vous paraîtront toujours suspectes. 

EXTRAIT : "Quelles accusations, si toutefois on en arrivait là, aurait-on pu retenir contre Gerald Foos? Il admettait ouvertement avoir pratiqué le voyeurisme même s'il ajoutait que presque tous les hommes sont des voyeurs. Foos répétait aussi avec insistance qu'il n'avait jamais fait de mal à aucun de ses clients puisqu'aucun n'avait jamais sut qu'il les observait. Ainsi, on ne pouvait, au pire, lui reprocher qu'une chose : avoir été coupable d'essayer d'en voir trop. Il avait commencé tôt dans son enfance en s'agenouillant sous le rebord des fenêtres, puis, un demi-siècle plus tard, il avait pris sa retraite d'une vie penchée au-dessus de ses grilles d'aération, pour finalement vivre dans une société surveillée à chaque coin de rue par des caméras, des drones, et les yeux de la National Security Agency. Comme voyeur, Gerald Foos était désormais passé de mode." 




ACTE 2

Il suffit de jeter un coup d'œil au catalogue des éditions Séguier pour comprendre que l'hétéroclisme et la cohérence peuvent faire bon ménage. Les cinéphiles et amoureux de la mode avaient déjà croisé l'intriguant Jacques de Bascher qui réussit l'exploit d'avoir été simultanément l'amant d'Yves Saint Laurent et le compagnon asexuel de Karl Lagerfeld. Marie Ottavi, journaliste à Libération s'est penchée avec tendresse sur ce curieux et insaisissable mais attachant personnage qui a traversé (et bousculé) le monde de la mode comme une étoile noire, pour finir par s'éteindre en 1989, à 38 ans, terrassé par le sida. Il y a un peu de Jacques Rigaut chez cet autre Jacques. La séduction était son moteur et son commerce. Dandy désinvolte, cynique et détaché, gigolo assumé, admirateur de Huysmans, sa seule ambition se résumait à faire de sa vie une œuvre, si possible dans un tourbillon festif permanent. Ceux qui ont connu les années Palace pourront sauter quelques pages, pour aller au plus croustillant, les anecdotes de la relation triangulaire Saint Laurent-Lagerfeld-Bergé. Un vaudeville courtelinesque germanopratin dans l'univers de la haute couture, très loin des petites mains des ateliers. Yves Saint Laurent fou amoureux de Jacques se soumet avec délectation aux jeux SM de son amant qui s'amuse à l'enfermer chez lui dans un placard exigu. Karl Lagerfeld reste stoïque devant les infidélités de son compagnon. En revanche, Jacques subit l'ire de Pierre Bergé qui enrage de voir Saint Laurent lui échapper. Le drama des années 70 s'achève, pour laisser la place à la froideur des années 80. L'arrivée du sida marque la fin des festivités. Jacques refuse l'austérité de cette période et poursuit sa vie dissolue et insouciante, multipliant les aventures d'un soir sans protection. Le "dandy de l'ombre" royaliste et proche de l'Action française aurait aimé une fin flamboyante à l'image de celle de Jean Fontenoy suicidé en 1945 dans les ruines de Berlin. En 1984, Jacques apprend sa séropositivité avec indifférence. Seul le regard des bien-portants sur le malade l'accable. Dans ces années-là, les personnes atteintes du sida sont considérées comme des lépreux, voire des pestiférés. L'équipe médicale qui soignait à Draguignan l'écrivain Bruce Chatwin, mort également en 1989, communiquait avec lui par l'intermédiaire d'un hygiaphone placé au-dessus de son lit d'hôpital. Jacques de Bascher fuit la compassion ou la pitié que les vivants ont pour habitude d'adresser à ceux qui vont mourir. La meilleure arme du dandy devant la mort reste l'humour noir. "Tu connais la différence entre le sida et une Lada? Essaye de refiler une Lada à ton meilleur ami." Sa blague préférée passe mal auprès de certains. Karl Lagerfeld ne quittera pas le chevet de son compagnon. Il prendra soin de lui jusqu'à la fin. Jacques rend son dernier souffle un dimanche de début septembre à l'hôpital de Garches. Avant de mourir, il a demandé à Karl de brûler toutes ses affaires et d'enterrer ses vêtements. Baudelaire l'a écrit : "le dandysme est un soleil couchant", et son adepte se doit d'être sublime jusqu'au bout, il s'efface alors sans laisser de traces. Jacques de Bascher, dandy de l'ombre a paru en 2017 aux éditions Séguier, éditeur de curiosités, dont on attend avec impatience dans la section "A paraître", la vie et l'œuvre de l'exilé de Capri alias le baron Jacques d’Adelswärd-Fersen.

EXTRAIT : "L'intelligentsia gay dicte les modes. Elle est à l'avant-garde des idées, des courants et des mœurs. Se marier, beaucoup n'y pensent même pas. L'union maritale  est au contraire vécue comme un stigmate bourgeois. Dans les milieux aisés, quand on sort du placard, ce n'est pas pour se ranger. Karl Lagerfeld, par exemple, balayera toute sa vie l'idée du mariage homosexuel. Il ne comprend pas ce besoin de conformisme."





ACTE 3

Il est rare qu'un biographe revienne sur son sujet. La plupart du temps, il décline poliment les demandes de son éditeur pour effectuer une mise à jour de son livre paru vingt ans auparavant, d'autant plus que ledit éditeur ne lui propose souvent qu'une maigre rallonge financière pour ce travail. En 1982, la légendaire émission Cinéma, Cinémas de Claude Ventura avait commandé au non moins légendaire et trublion  Philippe Garnier, alors correspondant de Libération à Los Angeles, un portrait de l'écrivain américain David Goodis, auteur de polars, dont le célèbre Tirez sur le pianiste! adapté au cinéma par Truffaut. Philippe Garnier prolongera le portrait télévisé par un livre qui paraîtra au Seuil en 1984 sous le titre : Goodis, la vie en noir et blanc. Le livre sera réédité deux fois.  Il faudra attendre 2013 pour que le livre soit traduit et publié aux Etats-Unis. Trente ans après sa première édition, Philippe Garnier revisite son livre et s'étonne que personne n'ait eu l'idée ou plutôt la curiosité de reprendre l'enquête où il l'avait arrêtée, alors que tous ses protagonistes étaient encore de ce monde. Nul besoin d'avoir lu l'édition de 1982 pour déguster ce savoureux Retour vers David Goodis paru en septembre 2016 aux éditions de la Table Ronde. Philippe Garnier propose au lecteur de vivre son enquête biographique à ses côtés, comment un rédacteur de pulps s'est retrouvé à Hollywood entre Lauren Bacall et Humphrey Bogart pour l'adaptation cinématographique de son roman Dark Passage. Pourtant Goodis ne frime pas, "Je ne suis pas Dashiell Hammett et Dark Passage n'est pas The Maltese Falcon", dit-il. L'auteur de La Lune dans le caniveau s'amuse à brouiller les pistes, menant une double voire triple vie. Alors qu'il gagne très correctement sa vie à la Warner, il porte des vieux costumes froissés, trop larges pour lui, traîne la nuit dans les endroits glauques de South Los Angeles, accompagné d'opulentes femmes noires, qu'il apprécie particulièrement. Le matin, sans se laver, il s'extrait du canapé dans lequel il a dormi habillé, pour rejoindre son bureau de labeur rédactionnel au studio. Frais comme un gardon, car Goodis ne buvait pas, mais fumait beaucoup. Il adorait faire le clown, s'enlaidir, se déguiser, porter des fringues improbables. Parmi les nombreuses et merveilleuses photos (et illustrations) qui jalonnent les pages du livre, sur l'une d'entre elles, Goodis prend la pose avec une frite dans le nez…  A la fin des années 40, Goodis quitte son job de scénariste à Hollywood pour retourner vivre à Philadelphie dans la maison de ses parents. Gallimard publie ses romans dans la Série Noire dont l'un (La nuit tombe) sera adapté par le cinéaste Jacques Tourneur. Le réalisateur Pierre Chenal tourne Section des disparus avec Maurice Ronet dans le rôle principal. En 1960, le film de Truffaut sort en France avec Aznavour (lire le dernier numéro de la revue Schnock) dans le rôle du pianiste.  Lors de la promotion de son film à New York, Truffaut rencontre Goodis, mais le courant ne passe pas entre le cinéaste introverti et l'écrivain excentrique. En 1966, Goodis se fait casser la gueule devant le Linton's, une cafeteria mal famée où il avait ses habitudes. Salement amoché, il ne s'en remettra pas et meurt l'année suivante à 49 ans d'une congestion cérébrale. Sur la dernière photo connue de lui, assis sur un lit, il tourne le dos à l'objectif, ayant refusé de poser de face. Suite à la première édition de son livre, Philippe Garnier raconte ensuite la réhabilitation littéraire américaine de Goodis avec congrès, conférences et produits annexes.  Le biographe hésite d'ailleurs à écrire le mot FIN, dans l'espoir que des archives resurgissent, avec des nouvelles découvertes, qui permettraient un éternel retour vers David Goodis.   

EXTRAIT : "Goodis n'était pas seulement un hipster à la coule qui pouvait passer ses nuits impunément dans les clubs et les bouges noirs, comme beaucoup de Blancs intellos (souvent juifs) le faisaient à l'époque. (…) "Je l'ai vu dans des bars se faire maltraiter par des grosses mamas de cent cinquante kilos et plus. Elles lui disaient des choses comme "Sale petite merde de Blanc", et plus elles l'insultaient, plus David rayonnait. "Je crois que je suis amoureux", qu'il disait. Et il avait l'ai réellement heureux, dans ces moments-là. Il les aimait grosses et noires, mais cela ne suffisait pas; il fallait qu'elles soient vulgaires et méchantes aussi.""





ACTE 4




A l'instar de David Goodis, à plus de 40 ans, l'écrivain Jean-Pierre Martinet (1944-1993) est retourné vivre chez sa mère à Libourne, sa ville natale. Goodis avait un frère psychotique, Martinet une sœur folle, qui passa sa vie dans un hôpital psychiatrique. "Comme je préfèrerais avoir un contrat avec la Série Noire ou Fleuve Noir, je t'assure que ça m'inciterait davantage à travailler. (…) Vive Goodis et son goût du Nada. Je viens de finir La Nuit tombe, je trouve ça drôlement intéressant", écrit Martinet à son ami Alfred Eibel (correspondance publiée en 2011 dans la revue Capharnaüm aux éditions Finitude). Goodis était sobre, Martinet était alcoolique, mais les deux partageaient ce même goût pour la farce et la désespérance. Jean-Pierre Martinet n'a pas besoin de biographe. Il rédigea sa propre biographie : "Parti de rien, Martinet a accompli une trajectoire exemplaire : il est arrivé nulle part." Celui qui avait un nom de famille aussi caressant que cinglant serait heureux et surpris de constater qu'aujourd'hui ses livres se vendent à des milliers d'exemplaires, alors que de son vivant il s'en écoulait quelques centaines à chaque édition. On a connu d'autres résurrections littéraires, dans la famille des "désemparés" de la littérature, comme Bove, Calet, Hyvernaud, Guérin ou Gadenne…Une liste serait instructive mais fastidieuse. Contrairement à tous ces écrivains, Martinet n'a pas connu son heure de gloire, puis le purgatoire et les oubliettes littéraires. Martinet lui a été enterré vivant. Comme l'écrit avec justesse Eric Dussert dans sa forêt cachée d'écrivains oubliés (La Table Ronde, 2013) : "Jean-Pierre Martinet n'aura connu qu'une longue traversée du désert." Son curriculum vitae comme sa bibliographie est mince. Après avoir fait l'IDHEC, il travaille à l'ORTF comme assistant-réalisateur. On imagine aisément le calvaire de cet emploi pour ce passionné de cinéma. En 1975, il publie son premier roman La Somnolence chez Jean-Jacques Pauvert (réédité chez Finitude en 2010). L'éditeur lui envoie alors son relevé de compte : 427 exemplaires vendus, 2 293 au pilon. Sur Babelio, une lectrice a publié une jolie recension de La Somnolence : "Monologue hanté par la solitude et la folie de Martha, septuagénaire qui attend la mort en buvant du whisky, en mangeant des petits fours, en interpellant Dieu et son père pendu, en remâchant sa haine et sa vie ratée. Un texte magnifique mais où aucune place n'est laissée à l'espoir, à l'amour, à la vie tout simplement : les personnages de Martinet, quand ils ne se suicident pas, se laissent suicider." Malgré cet insuccès de librairie, encouragé par quelques critiques dont Pascal Pia, Martinet reprend la plume pour écrire son grand œuvre Jérôme, un roman monstre de plus de 400 pages, qui sera refusé par Pauvert. Raphaël Sorin et Gérard Guégan le sortiront du placard pour le publier au Sagittaire en 1978. Nouveau fiasco. "Le pauvre Guégan, écrit Martinet à Eibel, semble avoir un flair infaillible pour les entreprises vouées à l'échec (sinon sans doute, il n'aurait jamais publié Jérôme!..." Il faut dire que Jérôme n'est pas un livre pour les tièdes. Jérome Bauche, le personnage principal de ce roman au ton célinien est un obèse cruel et névrotique, qui vit reclus dans sa chambre avec sa mère, le genre à crever les yeux des chats et à tripoter les collégiennes. Bref, un être normalement infréquentable et en même temps attachant, tant il se vautre dans une solitude dans laquelle le lecteur (sensible) se reconnaîtra. En 1979, désillusionné, Martinet quitte Paris et son job à la télé. Il vit chez sa mère à Libourne, puis ouvre une petite librairie-maison de la presse, rue Georges Sand, à Tours. Il déchante très vite, se désespérant de vendre des San Antonio et des SAS plutôt que du Léo Malet. Martinet finira par vendre sa "librairie" pour aller vivre chez sa mère à Libourne. Il publie une longue nouvelle Ceux qui n'en mènent pas large au Dilettante avec cette citation de David Goodis en exergue : «Au bout d'un moment, ça devient si moche qu'on a envie de tout arrêter». Alfred Eibel qui était le voisin de palier de Martinet dans le 15ème arrondissement évoque le suicide d'un lecteur à cause de cette citation. Martinet écrit enfin un troisième roman L'ombre des forêts qui paraît en 1987 à La Table Ronde. Ce livre n'aura pas plus de succès que les autres. "Que le monde soit un gros caca, on n'a pas attendu Cioran pour le savoir" écrit-il à Alfred Eibel. "C'est chiant d'écrire, je me rends de plus en plus compte que rien n'est plus pénible et déplaisant", ajoute-t-il. Jean-Pierre Martinet se noie alors dans l'alcool et finit par mourir hémiplégique en 1993 à l'âge de 49 ans, comme David Goodis. "Martinet a tout raté, sauf ses livres" écrira le critique Bernard Morlino dans Le Figaro littéraire. Les éditions de l'Arbre vengeur contribuent aujourd'hui à la résurrection de Jean-Pierre Martinet en rééditant une de ses nouvelles La grande vie, un titre à la Henri Calet, dont Martinet était un fervent admirateur. Avec une préface de l'acteur Denis Lavant qui a récité ce texte percutant sur les planches et une postface d'Eric Dussert qui a fait beaucoup aussi pour Martinet. On lira également les souvenirs de son voisin Alfred Eibel Dans la rue avec Jean-Pierre Martinet, parus en mai 2017 aux éditions des Paraiges et préfacés par Olivier Maulin.

EXTRAIT : " A cette époque, j'habitais rue de Froidevaux, en face du cimetière Montparnasse, au  cinquième étage d'un immeuble qui menaçait ruine. De là, j'avais une vue imprenable sur les tombes. Depuis plus de quinze ans, la rue Froidevaux était ma prison. J'étais un détenu modèle. Si je gémissais souvent sur ma condition, je ne me révoltais jamais. Je ne cherchais pas à m'évader. A vrai dire, je ne désirais pas grand-chose. Ma règle de conduite était simple : vivre le moins possible pour souffrir le moins possible."

EXTRAIT : "Pendant ce temps la vaisselle s'accumule dans l'évier de Jean-Pierre, la poussière sur la télé, les vêtements jetés n'importe comment dans un coin, la table jonchée de débris de pain, le lit défait, la sensation de fuite vers un nouveau territoire, l'abandon d'un passé peu glorieux vers une oasis fictive, parce qu'au bout du compte ce n'est qu'une crypte, on descend lentement les marches pour aboutir au caveau de la désespérance."    







ACTE 5

Suite à la mort de Simone Veil, les hagiographes s'en sont donné à cœur joie. Des hagiographies à géométrie variable qui ont omis de signaler que Simone Veil dans sa loi de dépénalisation de l'avortement prévoyait un entretien avec le père, le mari. Une clause que les féministes exacerbées avaient fait sauter. Simone Veil voulait libéraliser sereinement et intelligemment, elle ne considérait pas l'avortement comme une victoire, mais comme un acte de secours exceptionnel. En 2013, avec son mari, elle défile aux côtés des manifestants contre le mariage pour tous, ce qui lui vaut évidemment l'opprobre des tolérants intolérants. Evelyne Sullerot, une insoumise comme Simone Veil n'a pas eu droit aux hagiographies, mais   les  féministes ont été quelque peu gênées aux entournures lors des nécrologies de leur consœur.  Diantre, comment rédiger l'hommage de cette cofondatrice du Planning familial qui en 1992 déjà, faisait ce constat lucide : "Le féminisme est devenu un conformisme ." Cette sociale-traître du féminisme avait eu l'outrecuidance de "se mettre à défendre les droits des pères, soi-disant  lésés par la révolution féministe " et ses positions sur la PMA et la GPA n'étaient pas "positives " selon Libération Dans un livre posthume d'entretiens avec Bernard Morlino, le biographe de Berl et de Soupault, paru en avril 2017 aux éditions de l'Archipel,  "l'insoumise " explique avoir été frappée à coups de poings devant son mari médusé,  par des militantes féministes parce que lors d'un meeting consacré à la dépénalisation de l'avortement, elle avait osé prononcer le mot "père". A propos de la camarade Simone de Beauvoir, la "traîtresse" Evelyne Sullerot aggrave son cas : "Elle s'est mal conduite pendant la guerre . (…) Son œuvre philosophique est à peu près nulle." D'autres auraient été envoyées dans des camps de rééducation pour moins que ça. Evelyne Sullerot ne s'était pas "éloignée du mouvement féministe ces dernières années ", mais poursuivait son combat pour les droits des femmes et des hommes… Loin des intégrismes de l'idéologie sectaire et manichéenne du néo-féminisme contemporain, Evelyne Sullerot œuvrait pour une pacification des rapports hommes/femmes et une égalité des droits pour les deux sexes. Les hommes et les femmes la remercient.

EXTRAIT : "En observant l'ensemble des femmes après la grande révolution féministe qui a succédé à l'introduction de la contraception et à la dépénalisation de l'avortement, j'ai été assez surprise que certaines de ces femmes, que j'avais toujours considérées comme des victimes (que je me sentais la vocation de délivrer, de libérer), elles-mêmes abusaient de leurs pouvoirs dans leurs rapports avec les hommes. Cela retentissait sur les enfants et la famille. On a vu de plus en plus de femmes se séparer du père de leurs enfants. 75 % des divorces sont demandées par les femmes. Des hommes par milliers, se sont retrouvés sans femme, sans enfants, sans logement - alors qu'ils ne voulaient pas divorcer eux. J'ai commencé à m'intéresser aux pères (et non pas aux hommes) privés de leurs enfants."




ACTE 6

"La poésie doit être faite par tous. Non par un", conseillait Lautréamont. Les poètes officiels qui déclament leur vers avec emphase sont la plupart du temps assommants, à vous dégoûter à jamais de la poésie. Jacques Vaché le dandy des tranchées les appelait "pohètes". Vaché ne donnait pas dans la poésie, mais ses lettres envoyées à son ami André Breton contiennent les plus beaux vers du monde. Les meilleurs poètes surgissent de nulle part. En quelques années, Joe Bassin, un pseudonyme qui vaut bien celui de Tristan Hylar, s'est imposé sur la Toile comme le poète 2.0, sa prose poétique se compose de punchlines numériques du quotidien qui s'impriment et trouvent un écho sur les blogs et les réseaux sociaux. Un éditeur a eu la bonne idée de faire paraître un recueil de cette poésie du quotidien qui rappelle parfois l'univers du poète Christophe Tarkos.  "La poésie doit savoir montrer le monde sans poésie", souligne le préfacier Paul Fréval de ce recueil titré : Joe Bassin, sors-moi de ce livre. On peut le commander ici.

EXTRAIT : "Les grands enfants tristes retirent les décorations du sapin et les paillettes collées à leurs mains et fronts, dessinent des petites lumières éphémères, des signaux d'amour. Ecarter doucement le rideau, regarder passer la voisine en jupe courte et hauts talons, la laisser s'éloigner, puis coller son front à la vitre glacée pour lui transmettre sa fièvre." 







BONUS

Les éditions de l'Arbre vengeur poursuivent leur réédition des œuvres d'Emmanuel Bove en publiant La Coalition, le roman le plus abouti de Bove, le plus sombre également, même Léautaud avait des sueurs froides en le lisant. Cette belle réédition est préfacée par François Ouellet et illustrée par François Ayroles.


En 2007, la librairie Lardanchet a demandé au bibliophile Guillaume Daban (dont j'avais évoqué ici les fameux dîners littéraires) de lui constituer une bibliothèque idéale en littérature française contemporaine. Une carte blanche mais avec tout de même quelques contraintes pour éviter de se disperser : cinquante titres majeurs pour couvrir un demi-siècle (1960-2010) avec un seul titre par auteur, si possible en grand papier ou dédicacé. Dix ans après, le résultat de ce travail est un élégant catalogue préfacé par Jean Echenoz, une sorte d'herbier littéraire hétéroclite où l'on (re)trouve des gens qu'on aime bien comme Georges Perros, Louis Calaferte, Maurice Pons, Cioran, Bernard Frank, Matthieu Galey, Jean Echenoz, Frédéric Berthet, Georges Perec, Guy Debord, Michel Houellebecq, Edouard Levé. Chacun se fera sa liste selon ses goûts.



Deux amis de Jacques Rigaut ont récemment ressurgi des limbes. Tout d'abord un des piliers de la "Lost Generation", l'écrivain, poète et éditeur Robert McAlmon, dont Maud Simonnot retrace la vie intense dans La nuit pour adresse, un récit poignant publié en mars 2017 dans la "Collection Blanche" chez Gallimard. Joyce n'aurait peut-être pas écrit Ulysses sans le soutien indéfectible de McAlmon, qui contribua également à financer les voyages d' Hemingway en Espagne et à le lancer sur la voie du succès qu'on connaît. L'homosexualité de McAlmon irritait Hemingway qui se croyait obligé de jouer les durs devant ses admirateurs. Hemingway se mit à détester ce bienfaiteur, trop vif pour lui, probablement meilleur écrivain que lui et qui se moquait ouvertement de l'énergie qu'il consacrait à se construire une légende factice. Le malicieux McAlmon s'amusa alors à alimenter la rumeur d'une liaison entre Hemingway et Fitzgerald. McAlmon était un bon boxeur, mais il ne se défendit pas  quand Hemingway lui donna un coup de poing en pleine figure. Pour lui, la brutalité d'Hemingway était l'aveu de sa faiblesse. Le loser n'était pas celui qu'on croyait. Pour consoler Hemingway qui lui avait envoyé une lettre pour se plaindre de McAlmon, Fitzgerald avait répondu : "Dieu oubliera tout le monde - même Robert McAlmon." Grâce à son livre,  Maud Simonot aura fait mentir Fitzgerald. Ce n'est pas rien. L'autre ami de Rigaut qui revit à travers un récit biographique (très tendance actuellement) est le décorateur Jean-Michel Frank. J'évoquerai plus tard ce livre de Laurence Benaïm paru chez Grasset en avril 2017, pour la simple et bonne raison que je ne l'ai pas encore lu. Ce sera mon livre de plage. Je vous donne rendez-vous à la rentrée. Bonnes vacances encore.




POST-SCRIPTUM

La jeune mais très prometteuse maison d'édition RN a réédité en mai 2017 un des premiers textes de l'écologiste politique Bernard Charbonneau, L'homme en son temps et en son lieu. On redécouvre enfin Charbonneau comme son ami intime Jacques Ellul critique libertaire de la société technicienne. "Si Bernard Charbonneau n'a pas connu l'audience qu'il méritait, c'est sans doute parce qu'il a eu le tort d'avoir raison trop tôt", écrit Jean Bernard-Maugiron dans l'éclairante préface de ce petit texte visionnaire. "Dans un monde toujours plus uniforme, nous sommes condamnés à être de plus en plus superficiels (…) Nos univers concentrationnaires éliminent la liberté en entassant les individus", écrivait Charbonneau en 1960…    










30.6.17

Abracadabra



Le docteur Henry Le Savoureux qui soignait J.R. à la Vallée-aux-Loups  était un "maître-magicien"... Magique!


Le docteur : "Alain, la vie est bonne."

Alain : "Dites-moi en quoi, docteur..."

20.6.17

André Breton

Vente aux enchères...


"J'aime beaucoup Jacques Rigaut et Jacques Rigaut vous aime beaucoup."


(André Breton à Paul Eluard) 

9.4.17

Télégramme


"Drieu m'a parlé de son ami Rigaut 
qui s'est suicidé sur un télégramme de sa femme 
mal compris" 

16.2.17

Rigaut VS Mirbeau



Il y a exactement 100 ans, le 16 février 1917, disparaissait l'écrivain anarchisant Octave Mirbeau. La France qui habituellement excelle dans les exercices de commémoration a ignoré ce centième anniversaire de la mort de l'auteur du Journal d'une femme de chambre. Pierre Michel le président de la Société Octave Mirbeau s'est amusé de la brève annotation consacrée à Mirbeau sur la page FaceBook du Ministère de la Culture : "Au bout de quatre ans, le Ministère de la Culture se souvient enfin d'Octave Mirbeau et de sa commémoration mondiale, à laquelle la Société Mirbeau travaille depuis 2013. Reste à savoir si le Ministère finira par soutenir une petite, dynamique et productive association telle que la notre, fonctionnant à l'huile de coude, et avec de très modestes moyens financiers, et acceptera enfin de relayer son action, au niveau national et internationale. Il n'est pas absolument interdit d'espérer encore..." Certains s'interrogeront sur mon intérêt soudain pour Mirbeau, que je considère par ailleurs comme un des premiers pourfendeurs de la bien-pensance qui n'a jamais été aussi pesante qu'aujourd'hui. Son texte La grève des électeurs est plus que jamais d'actualité. Alors pourquoi évoquer Mirbeau sur le blog Rigaut? Tout simplement parce que Jacques Rigaut qui était très avare en admirations littéraires considérait Octave Mirbeau comme un maître, "un des plus forts littérateurs actuels", s'exclamera-t-il dans une lettre à un ami. A la mort de Mirbeau, Rigaut se désolera même de ne pas avoir rencontré l'écrivain.

1.1.17

2017


Grand Central at New Years Eve , NYC, 1969. Photo by Leonard Freed


"Le jour se lève, ça vous apprendra" (Jacques Rigaut)

Je vous la souhaite bonne. Si tout va bien, 2017 sera l'année de l'achèvement de ce chantier qui a débuté en 2003...


7.12.16

Escalier C



Aujourd'hui, dans toutes les (bonnes) librairies, sortie du vingt-et-unième numéro de la revue des Vieux de 27 à 87 ans avec entre autres un spécial Michel Audiard et un dossier sur le cinéaste Jean-Charles Tacchella (Escalier C...) concocté par votre serviteur. Joyeuses Fêtes à toutes et à tous! 


18.11.16

Les perdants magnifiques


Léonard Cohen (1934-2016)


Ce vendredi 18 novembre 2016 à 23h15.

En hommage à Leonard Cohen, ARTE diffuse le documentaire musical Leonard Cohen – Bird on a wire, inédit à la télévision en France.

Le réalisateur Tony Palmer a suivi l’artiste canadien durant toute sa tournée européenne en 1972, immortalisant les concerts comme les coulisses de l’événement. En 2009, il décide de monter une nouvelle version de son documentaire. Les pellicules de 16 mm montrent l’artiste sans artifice, dans les moments les plus enflammés (des versions live de “Famous blue raincoat”, “So long, Marianne” ou “The partisan”) comme les plus routiniers de sa tournée. Véritable ode à la vie sur la route dans les seventies, le remontage final tient du poème visuel, avec une approche intimiste de l’homme et de l’artiste que fut Leonard Cohen.

Le documentaire sera également en ligne sur ARTE Concert dès le 18 novembre et restera disponible pendant 30 jours.

Source : Le Blog TV News

6.11.16

"Je serai un grand mort"

6 novembre 2016
Tombe de Jacques Rigaut à notre arrivée...




6 novembre 2016
Tombe de Jacques Rigaut juste avant notre départ...



Jacques Rigaut s'est suicidé le 6 novembre 1929 à la Vallée-aux-Loups, il y a 87 ans aujourd'hui. Le 6 novembre de chaque année, je me rends sur sa tombe pour un petit pèlerinage, la nettoyer et y déposer une rose. J'avais noté lors ma dernière visite que le bac à fleurs était désespérément vide. J'ai décidé d'y planter quelques bruyères. Aurélie Joly et Franck Chevalier qui m'accompagnaient cette année m'ont aidé à la tâche de jardinage et de nettoyage. J'en profite pour les remercier. La tombe était sale, couverte de fientes de pigeons, seules quelques fleurs en plastique déposées par une main aimable égayait l'endroit. On me demande souvent où se trouve la tombe de Lord Patchogue, raison pour laquelle je publie ci-dessus la situation exacte de la sépulture. Avant de quitter le cimetière Montmartre, nous sommes allés rendre visite à l'ami Daniel Darc qui repose à quelques mètres de la tombe de J.R. Deux frères de coeur. 




3.11.16

Work In Progress




Quelques nouvelles du chantier en cours. Le (long) chapitre 9 consacré à la période américaine de Rigaut est enfin bouclé. Le chapitre 10 commencera par le retour de Rigaut à Paris fin novembre 1928, se finira un an plus tard avec son suicide le 6 novembre 1929 à la Vallée-aux-Loups et tous les échos liés à ce suicide, dont le principal sera la parution du Feu follet de Drieu chez Gallimard en 1931. Le chapitre 10 sera le dernier chapitre avant l'épilogue. Le bout du tunnel. 





11.10.16

L'autre feu follet




ACTE 1

Le 6 novembre 1929, Jacques Rigaut se tirait une balle dans le cœur. D'aucuns dirent que l'élément déclencheur du passage à l'acte fut un télégramme envoyé par sa femme américaine.  Le 16 juillet 1982, Patrick Dewaere se tirait une balle dans la bouche devant un miroir. D'aucuns dirent que l'élément déclencheur du passage à l'acte fut un appel téléphonique de sa femme qui lui aurait dit qu'il ne reverrait plus jamais sa fille. On ne peut pas écarter  l'élément déclencheur semblable à la goutte d'eau qui fait déborder le vase, mais les vrais mobiles de celui qui "porte la main sur soi" sont souvent mystérieux pour ceux qui restent. Ces mobiles "appartiennent au monde intérieur, tortueux, contradictoire, pareil à un labyrinthe  et, la plupart du temps, impénétrable" (A. Alvarez). Et comme l'a souligné le suicidé Pavese : "On ne se tue pas par amour d'une femme. On se tue parce qu'un amour, n'importe quel amour, nous révèle dans notre nudité, misère, absence de défenses, néant." On ne saura jamais vraiment pourquoi Jacques Rigaut et Patrick Dewaere ont mis fin à leurs jours, mais les deux ont vécu comme des feux follets dont la lueur sourde nous éclaire encore aujourd'hui.  Drieu dans son roman avait raconté les dernières heures de son ami Jacques Rigaut. Enguerrand Guépy dans son dernier roman publié aux éditions du Rocher nous raconte les derniers moments du "fauve" Patrick Dewaere, qui l'a longtemps hanté comme un grand frère qui serait parti fâché sur un coup de tête. Ce beau roman Un fauve doit se lire d'une traite, comme on avale un verre d'alcool cul sec. Guépy offre au lecteur une place de premier choix aux côtés du fauve, avec lequel il va partager sa dernière journée. L'identification est réussie.  On ressent le caractère anxiogène, croissant au fil des heures, de cette journée poisseuse de juillet 1982, mais également la vacuité de cette "grande famille" du cinéma qui ne (se) doute de rien. En refermant le livre de Guépy, on se dit que Patrick Dewaere aurait été formidable dans le rôle d'Alain Leroy, il aurait peut-être même surpassé Maurice Ronet. Mais en 1963, Patrick Dewaere avait 16 ans, il interprétait au théâtre un homme qui, face à un miroir, juste avant de mourir voit défiler les événements marquants de sa vie. "Chaque miroir porte mon nom." (Jacques Rigaut)    

Extrait : "Il a eu chaud. Toute cette attention soudain focalisée sur lui, autant de faisceaux de lumière braqués sur l'évadé dans la nuit. Il a vu leurs regards comme des couteaux converger vers son visage imberbe. Leurs yeux réclamaient le sang. Mais ils n'étaient pas tout à fait sûrs de son identité. Ils se sont trop habitués à sa moustache et à ses cheveux longs. Pourtant, il y a quelque chose de si familier dans ce menton à fossette, dans cette démarche tout à la fois animale et maladive. De toute façon, ils vivent leurs derniers moments d'insouciance et ont replongé dans leurs demis. Après, il faudra entrer en désillusion et livrer le monde à l'ennemi irréductible. Ils se construiront sur des souvenirs et vivront de combats fantômes. Ils auront revêtu les habits du mensonge et se nourriront de discours où ils seront les chantres du bien."

Enguerrand Guépy, Un fauve, éditions du Rocher, octobre 2016.



ACTE 2

J'ai déjà écrit ici tout le bien que je pensais de l'écrivain franco-américain Mark Greene en évoquant entre autres son dernier roman 45 tours. Greene vient de faire paraître aux éditions Plein Jour une jolie plaquette de 94 pages, un récit intitulé Comment construire une cathédrale, dans une collection nommée les "Invraisemblables". L'éditeur présente sa maison comme le lieu de la "narrative nonfiction" française, une "exploration de la littérature du réel où l'imaginaire rencontre la vie des gens." Mark Greene ouvre le bal de ce territoire littéraire peu fréquenté en France, avec l'incroyable histoire de Justo Gallego qui s'est mis en tête de construire seul une cathédrale dans la banlieue de Madrid. L'auteur né en Espagne est missionné par ses éditeurs pour faire le récit in situ de cette folie architecturale dont le premier coup de pioche a été donné le 12 octobre 1961. Mark Greene entremêle habilement les digressions autobiographiques de son enfance madrilène et l'histoire de ce facteur Cheval hispanique qui aura consacré sa vie à une œuvre qui restera probablement inachevée. Au fil des pages, un lien improbable se tisse entre les deux hommes. Mark Greene et Justo Gallego partagent le même intérêt pour l'inutile qui devient utile, le même désenchantement du monde, et la même liberté jouissive que procure cet état. Dans les dernières lignes de ce très beau récit, Mark laisse la parole à Justo : "J'aime mieux que rien ne soit jamais fini. Comme ça, je peux y retourner."

Extrait : "Si Justo avait souhaité terminer la cathédrale, il l'aurait conçue plus petite, plus ramassée. Il aurait arrêté un plan, se serait donné des objectifs, comme les promoteurs des milliers d'immeubles qui ont poussé avant 2008, et qui forment désormais ces cités fantômes de l'Espagne contemporaine, frappée par la crise… Ces villes nouvelles, ou plutôt ces banlieues nouvelles, produite pour la classe moyenne, livrées en tranche. Achevées trop vite, trop tôt, trop efficacement, puisqu'elles dont désespérément vides, en attente d'acheteurs qui ne se présentent pas. (…) Il y a comme une compétition, un bras de fer entre la cathédrale et ces immeubles vides, sans affectation. La cathédrale était un projet absurde, conçu par un paysan, un marginal, un fou de Dieu… Un homme d'un autre temps, un pauvre type (cela revient au même).

Mark Greene, Comment construire une cathédrale, éditions Plein Jour, mai 2016.



ACTE 3

 Le fait que l'œuvre d'Emmanuel Bove soit récemment tombée dans le domaine public semble motiver les éditeurs et c'est tant mieux! En janvier 2016, les éditions Sillage publiaient Journal écrit en hiver, ce journal fictif de l'auteur sera son épithalame, à l'égal de celui de l'écrivain Jacques Chardonne, mais en plus pernicieux et cruel. Véritable prouesse littéraire, ce récit de diariste se présente comme l'étude in vitro d'un couple, le mari jouant à la fois le rôle d'initiateur et de cobaye. En février 2016, les éditions Vanloo proposaient une réédition du roman Le Pressentiment, dont le thème est le déclassement social volontaire, qui sera adapté au cinéma par Jean-Pierre Darroussin, lequel m'avait demandé d'apparaître comme figurant dans son film, comme Hitchcock le faisait dans les siens. En juin 2016, les éditions Sillage poursuivaient la réédition des œuvres boviennes en publiant Cœurs et visages, paru en 1928. Ce récit quasi cinématographique est un long travelling à travers un banquet offert par André Poitou, un honnête bourgeois, fraîchement décoré de la Légion d'honneur. C'est l'occasion pour Bove de réaliser une hallucinante galerie de portraits tout en notant les sentiments qui agitent la centaine de convives du banquet. Le livre sera bien accueilli par la critique : "Monsieur Emmanuel Bove continue de faire des livres avec tout et avec rien. Son dernier ouvrage semble une gageure et un tour de force." (L'Echo de Paris du 8 novembre 1928) Autre bonne nouvelle : les éditions de L'Arbre vengeur ont procédé à une troisième réimpression de Mes amis qui un an après sa réédition s'est écoulé à 6 500 exemplaires! Le meilleur pour la fin : le journaliste et écrivain Bernard Morlino, biographe de Philippe Soupault et d'Emmanuel Berl, vient de préfacer une réédition du roman Le Beau-fils dans laquelle il nous apprend qu'Henri Calet et Emmanuel Bove se connaissaient. Une jolie découverte qui ne surprendra pas les amateurs de Bove et de Calet.   

Extrait : "Un pantalon élimé renvoie à une âme au bout du rouleau. Les petites notations sont plus parlantes que les discours sans fin. S'il avait été artiste peintre, Bove aurait peint des bouquets de fleurs fanées. Bove n'a jamais cessé de brosser les destins ratés de gens qui ne sa savent pas se donner d'envergure. Soit parce qu'ils n'en ont pas, soit parce qu'ils ne savent pas gruger leur prochain à des fins personnelles. (…) Lors d'une halte chez un bouquiniste, j'ai déniché Adieu Fombonne, un service de presse NRF 1937. L'exemplaire comporte un envoi : "A Henri Calet, en souvenir des heures passées ensemble. Emmanuel Bove." Fine écriture à l'encre noire. Ce livre, Bove l'a écrit, Calet l'a lu."

Emmanuel Bove, Le Beau-fils, Le Castor Astral, octobre 2016.  





7.9.16

Le Feu follet


Pour ceux qui ont la chance de ne pas l'avoir encore vu, dans le cadre de la programmation de L’Étrange Festival, le cinéma Gaumont Les Fauvettes propose plusieurs projections du Feu follet de Louis Malle : dimanche 11 septembre 2016 à 20h, mercredi 14 septembre 2016 à 17h40, dimanche 18 septembre 2016 à 22h. (Merci à THTH)



"Le Feu follet reste l'un des plus beaux films du cinéma français du XXème siècle. " (Jean-Luc Bitton, "Maurice Ronet, le grand mort du cinéma français"revue Schnock, N° 5, hiver 2013)




12.7.16

Belles vacances


Cévennes


L'incipit proustien de Mark Greene, avec la main de Gérard Manset


ACTE 1

Depuis quelques années, Guillaume Daban organise des dîners dans la grande tradition dix-neuviémiste du salon littéraire et artistique. On y croise musiciens, écrivains, connus ou méconnus, mais également des lecteurs, collectionneurs et passionnés. Je ne suis pas très friand de ce qu'on appelle les dîners en ville, qui sont la plupart du temps ennuyeux et prétentieux, mais chez Guillaume Daban, la simplicité est de rigueur, ses dîners sont sans chichi ni falbala. Il y a quelques invités récurrents comme le voyageur solitaire Gérard Manset : "- Que pensez-vous de Jean-Louis Murat, Gérard? - Nos univers sont proches, mais lui est vraiment triste." Avec mon plus proche voisin de table, l'écrivain Jean-Marc Parisis, nous avons évoqué le marronnier de la déliquescence (sans fin) du monde de l'édition. Lors de ce dernier dîner, j'ai eu aussi le plaisir de retrouver un ami écrivain, Mark Greene, rencontré à l'époque de la défunte et très regrettée revue littéraire Les Episodes. Mark a publié récemment son cinquième livre chez Rivages, 45 tours, un roman savoureux autour d'un tube des années 80 qui fera le bonheur et le malheur de son compositeur. On ne peut pas ne pas aimer l'univers de Mark Greene, drôle et attachant, tendre et nostalgique, à des années lumière du cynisme ambiant. Un livre à lire allongé sur un rocher chauffé par les rayons ardents du soleil d'août au bord d'un gourg (trou d'eau) cévenol, loin de la foule des plagistes.  

Extrait : " C'était un matin de janvier, en 1985, au cours d'un hiver particulièrement froid et neigeux, un hiver d'autrefois, profond, d'un autre siècle, je revois le pull-over qu'il portait ce jour-là, pull-over irlandais et les babouches en cuir qu'il avait rapportés d'Agadir, où il avait passé Noël en compagnie de ses parents, quelques semaines plus tôt."




ACTE 2

Les essais de Bertrand Lacarelle sur Jacques Vaché (Grasset, 2005) et Arthur Cravan (Grasset, 2010) trônent dans notre bibliothèque, mais également son "Salut à Arthur Cravan" dossier hommage au poète boxeur paru dans le n° 587 de la NRF (octobre 2008), ainsi que son "Arthur Cravan est vivant !", autre dossier hommage au neveu d'Oscar Wilde, paru dans le n° 53 de la revue La Règle du jeu (octobre 2011), sans oublier son Pas maintenant ce grand et beau format publié aux éditions Cent pages (2014) qui rassemble des documents cravanesques dont les trente-cinq lettres inédites du poète aux cheveux les plus courts du monde à la journaliste Sophie Treadwell. Un autre livre de Bertrand Lacarelle vient de se glisser dans notre bibliothèque, La Taverne des ratés de l'aventure, (Pierre-Guillaume de Roux, 2015) un passionnant récit-gigogne écrit à la première personne, consacré principalement au poète lyonnais Stanislas Rodanski (1927-1981), le fil conducteur du récit, ce "surréaliste extrême" interné volontaire à 27 ans qui passera les 27 dernières années de sa vie dans un hôpital psychiatrique. En 1948, lors de leur exclusion du mouvement surréaliste, Rodanski et le poète Claude Tarnaud avaient fondé par dérision le "Club des ratés de l'aventure", comme le souligne Bertrand Lacarelle, "Les Ratés de l'aventure surréaliste sont les vrais surréalistes." Dans la Taverne de Lacarelle (dont on aimerait dénicher l'adresse), on croise quelques habitués qui nous sont familiers comme l'écrivain franco-égyptien Albert Cossery, Henri-David Thoreau l'auteur de Walden, la vie dans les bois, le critique d'art et romancier Bernard Lamarche-Vadel, le cinéaste J.F. Ossang, le vagabond Jack Kerouac, le suisse malheureux Fritz Zorn, et notre ami le feu follet Jacques Rigaut… Nous avons lu également de Bertrand Lacarelle, un très beau texte sur quelqu'un que nous apprécions particulièrement ici, Baudouin de Bodinat, texte paru récemment dans le n° 63 de La Revue littéraire (mai-juin-juillet 2016). 

Extrait La Taverne des ratés de l'aventure : "Les chambres mortes sont des chambres d'écho, ce qui s'y est passé ne cesse de revenir frapper nos esprits. La chambre de Jacques Rigaut à la Vallée-aux-loups - où il s'est suicidé quelques mois avant Maïakovski, d'une balle dans le cœur - est suspendue dans un film. Grâce à Louis Malle et Pierre Drieu la Rochelle - l'auteur du Feu follet écrit en souvenir de son ami -, nous pouvons y entrer à notre guise. Et c'est une gnossienne de Satie qui en est le sésame. Derrière la porte, Alain (Rigaut) prépare soigneusement son arme et pousse la délicatesse jusqu'à disposer une serviette pour ne pas tâcher son lit. Alain est un véritable raté de l'aventure, sans volonté, naufragé d'un monde bourgeois superficiel. Il réussit son suicide, une aventure par défaut."

Extrait à propos de BdB : "Baudouin de Bodinat est un homme des bois qui vit quelque part au cœur de la France. Lorsqu’il sort de chez lui, poussé par l’insomnie ou la nostalgie, il contemple l’Univers -- privilège réservé à ceux qui ont fui les villes -- et, DE LÀ-HAUT, aperçoit la “couche gazeuse” au fond de laquelle l’humanité agonise en toute innocence, en toute tranquillité. Baudouin de Bodinat est un intranquille qui a lu Simone Weil. Avec elle, il s’efforce de ne pas relâcher son “attention” et se laisser distraire par notre âge de la communication globalisée, de la technique déshumanisée, des ILLUMINATI cybernétiques, de l’Argent, en un mot, de l’Apocalypse. Ses méditations nocturnes sont la voix off du film catastrophe auquel nous assistons, dans une salle qui n’est autre que la caverne du confort intellectuel. Ce livre ressemble aussi à L’ENFER de Jérôme Bosch : une forme somptueuse (esthétique de l’écriture, beauté plastique, précision des descriptions) pour la figuration de la monstruosité, de l’absurdité (parfois drolatique), du monde moderne. Pourtant, nulle violence dans la langue de Bodinat, au contraire, une sorte de douceur objective : nul besoin d’effets de manche, pour convaincre, le constat suffit, rehaussé de cette clarté sublunaire qui caractérise son style et sa pensée. (…)Voilà donc où nous en sommes, et quiconque y trouvera à redire sera appelé passéiste, réactionnaire, pauvre nostalgique, voire fasciste. On trouvera bien sûr que Bodinat exagère, qu’il va trop loin, mais QUI va trop loin ? De tout cela, ce tableau à la Jérôme Bosch où l’on voit que l’Apocalypse a déjà eu lieu, qu’il est peut-être déjà trop tard, il ressort une seule question : que faisons-nous ? Baudouin de Bodinat note avec flegme : “Et s’il doit y avoir des malheureux appelés à continuer notre espèce, notre imbécile passivité d’aujourd’hui encore à cet égard leur sera UN PRODIGE ACCABLANT."  (Merci à Henri Graetz pour la retranscription)




"L'éternité, où la passerez-vous?" 
Photographie ayant appartenu à Jacques Rigaut


ACTE  3 

Restons avec Rigaut, enfin plutôt avec celui qui enviait son détachement, Drieu. Nous avions lu avec intérêt Fontenoy ne reviendra plus (Stock, 2011), le portrait par Gérard Guégan du dadaïste, opiomane, communiste, écrivain, aventurier, homme à femmes, doriotiste, collaborationniste, Jean Fontenoy qui se suicida dans les ruines de Berlin en avril 1945. Cette fois-ci, Guégan a fait plus concis, une "fable" de 130 pages, Tout a une fin, Drieu (Gallimard, 2016) dans laquelle il imagine la dernière nuit de l'auteur du Feu follet avant son suicide, sous la forme d'un procès à huis clos avec pour juges un groupe de résistants communistes. La fable s'achève sur un joli poème de Reverdy. Guégan évoque Rigaut une seule fois dans son texte, quand Drieu remercie la résistante d'avoir vengé Rigaut en lui crachant au visage. On se souvient qu'à la date du 5 janvier 1930, Drieu avait noté dans son agenda : « Je t’ai tué Rigaut, j’aurais pu te prendre contre mon sein et te réchauffer. » Drieu merci.

Extrait : "C'est qui, Rigaut ? demande Héloïse. C'est Jacques Rigaut, lui répond Marat, un surréaliste dont ce monsieur a été l'ami et qui lui a inspiré le personnage de Gonzague dans Le Feu follet. - Tu oublies, dit Maréchal, que Gonzague était déjà le héros de La Valise vide. - Je déteste cette nouvelle… Reprenons!"





ACTE 4

André Breton avait stipulé dans son testament que sa correspondance ne soit publiée que cinquante ans après sa mort (1966). Nous y sommes. Deux volumes par an seront publiés. Un ensemble éditorial qui représente tout de même quelques milliers de pages. J'avais eu le privilège il y a dix ans de consulter chez Sylvie Sator (fille de la première épouse de Breton) les lettres de Breton envoyées à sa mère Simone Kahn. Aube Breton-Elléouët (fille d'André Breton et Jacqueline Lamba) m'avait gentiment accordé l'autorisation de consultation de cette correspondance. J'avais lu avec beaucoup de plaisir ces lettres d'André à Simone tout en retranscrivant les passages où Rigaut était évoqué. J'aurais bien aimé lire les réponses de Simone, mais certains supputent que Breton, après avoir découvert en 1928 la liaison de Simone avec Max Morise, ait détruit dans un accès de colère les lettres de son épouse. On espère que cet autodafé épistolaire n'a pas eu lieu et que les lettres de Simone resurgiront un jour. Pour l'heure, c'est Gallimard qui ouvre le bal en publiant les lettres d'André Breton à Simone Kahn (1920-1960), celles-là mêmes que j'avais lues il y a une décennie. Une belle édition dans la classieuse Collection Blanche, sous la direction de Jean-Michel Goutier, égayée de quelques photos d'André et Simone et de fac-similés de la correspondance. Un ouvrage qui ravira les historiens et passionnés du mouvement surréaliste. On attend impatiemment la suite.

Je souhaite de belles vacances à ceux qui partent, mais aussi à ceux qui restent et vous donne rendez-vous à la rentrée.

Extrait : « Samedi 7 août 1920. Je pense à ce que vous m’avez dit d’Apollinaire : il vous berce. Mais vous pouvez encore lui demander autre chose. (…) Le numéro de la N.R.F. cause un profond dépit à la presse. J’ai là quelques coupures assez amusantes. Je me persuade avec joie qu’on n’a pas compris.

J’ai reçu de Jacques Rigaut une lettre dont certains passages sont émouvants. Je lui reproche un peu son automatisme. Si l’on ne veut pas aller au pôle, on n’a avant de partir qu’à dérégler les boussoles. On aura tout au moins des illusions plus drôles. J’ai appris à ne plus parler de la mort avec passion.

Je me suis mis hier à relire les Illuminations. C’est tout de même très bien. Je me suis aperçu avec stupéfaction que le texte est parfaitement intelligible, au contraire de ce que je laissais dire en général. Pas une obscurité. J’ai eu un autre étonnement : la femme tient dans la pensée de Rimbaud une place considérable, c’est simple, il la confond avec tout. Il n’est pas celui qui dit : « La femme est à mes pieds ! » (…) Aimez-vous comme moi les questionnaires niais dans le genre de : « Quel est votre poète préféré ? votre peintre ? votre musicien ? » Je vous en envoie un qui a été proposé par Max Jacob, souhaitant que ce petit jeu sans conséquence puisse vous distraire. Vous permettez ? Au moment de fermer ma lettre, je déchire ce papier, par trop indiscret et ridicule. André B. »

27.6.16

Les racines du mal

"Si tu veux cacher une aiguille ne la planque pas dans une meule de foin. Cache-la dans un tas d’aiguilles." (Maurice G. Dantec 1959 - 2016)