Dans quatre jours, il sera trop tard, l'exposition consacrée au poète lyonnais Stanislas Rodanski fermera ses portes. Il ne restera aucune trace des "Horizons perdus de Stanislas Rodanski", les concepteurs de l'exposition ne s'étant pas donné la peine d'éditer un catalogue malgré la richesse des documents présentés (manuscrits, correspondances, livres, revues, peintures, photographies, etc.). Dommage, celui qui était "trop exigeant pour vivre" aurait mérité un catalogue d'exposition aussi modeste qu'il ait été. Quelques photos punaisées sur un mur des influences et amitiés de Rodanski, parmi ces influences, entre Claude Tarnaud et Gérard de Nerval : celle de Jacques Rigaut. On trouve également présenté dans une vitrine le célèbre livre-objet réalisé en 1975 par le peintre Jacques Monory pour La Victoire à l’ombre des ailes : une valise de tueur à gages contenant un pistolet d’alarme, deux balles, une carte du Pacifique, et six sérigraphies illustrant l’édition sur beau papier du seul livre publié du vivant de son auteur. On rappellera que Rodanski a été exclu du groupe surréaliste en 1948 avec entre autres Sarane Alexandrian et le peintre Roberto Matta. En 1954, Rodanski entrera volontairement à l’hôpital Saint-Jean-de-Dieu où il demeurera jusqu'à sa mort en 1981.
20.8.12
"Trop exigeant pour vivre"
Dans quatre jours, il sera trop tard, l'exposition consacrée au poète lyonnais Stanislas Rodanski fermera ses portes. Il ne restera aucune trace des "Horizons perdus de Stanislas Rodanski", les concepteurs de l'exposition ne s'étant pas donné la peine d'éditer un catalogue malgré la richesse des documents présentés (manuscrits, correspondances, livres, revues, peintures, photographies, etc.). Dommage, celui qui était "trop exigeant pour vivre" aurait mérité un catalogue d'exposition aussi modeste qu'il ait été. Quelques photos punaisées sur un mur des influences et amitiés de Rodanski, parmi ces influences, entre Claude Tarnaud et Gérard de Nerval : celle de Jacques Rigaut. On trouve également présenté dans une vitrine le célèbre livre-objet réalisé en 1975 par le peintre Jacques Monory pour La Victoire à l’ombre des ailes : une valise de tueur à gages contenant un pistolet d’alarme, deux balles, une carte du Pacifique, et six sérigraphies illustrant l’édition sur beau papier du seul livre publié du vivant de son auteur. On rappellera que Rodanski a été exclu du groupe surréaliste en 1948 avec entre autres Sarane Alexandrian et le peintre Roberto Matta. En 1954, Rodanski entrera volontairement à l’hôpital Saint-Jean-de-Dieu où il demeurera jusqu'à sa mort en 1981.
8.8.12
23.7.12
15.7.12
Un soleil noir
Stanislas Rodanski
"Ce sera, en 1975, La Victoire à l'ombre des ailes, avec une très haute préface de Gracq et des illustrations de Jacques Monory; le livre qui le fera entrer vivant dans la légende, qui en fera, avec Arthur Cravan, Jacques Vaché, Jacques Rigaut, Roger Gilbert-Lecomte, Jean-Pierre Duprey - et Antonin Artaud - un des héros noirs de notre temps." (Dominique Rabourdin)
Très bel article intitulé "Un soleil noir du Surréalisme" de Dominique Rabourdin dans La Quinzaine littéraire du 1er au 15 juillet 2012, à propos du poète Stanislas Rodanski, qui passera la moitié de sa vie reclus volontaire dans des asiles psychiatriques où il finira par mourir en 1981, à l'âge de 54 ans. Lyon, sa ville natale et de finitude, lui rend hommage avec une exposition "Les horizons perdus de Stanislas Rodanski" à la bibliothèque de la Part-Dieu, jusqu'au 24 août.
"
"Il semble que le feu ait pris aux poudres..." (Stanislas Rodanski)26.6.12
12.6.12
Le droit de s'en aller
Jean Eustache
"A la vidéothèque de Paris, dans cet horrible souterrain des Halles, pour voir La maman et la putain, de Jean Eustache. Durée : trois heures trente-sept. Mais un chef-d'oeuvre. Jean-Pierre Léaud qui m'agaçait souvent dans les films de Truffaut, est prodigieux, comme le sont aussi Bernadette Laffont et surtout Françoise Lebrun. Son monologue est digne de celui de Molly, dans Ulysse. Allusion à Baudelaire, lorsque Léaud prétend qu'il manque deux articles à la "Déclaration des droits de l'homme" : le droit de se contredire et le droit de s'en aller. Jean Eustache s'en est "allé". " (Bernard Delvaille, Journal 1978-1999, p. 257.)
5.6.12
Hommage?
A la sortie du livre de Jean Teulé, je m'étais interrogé : avait-il lu Jacques Rigaut?
Je me pose la même question pour l'adaptation cinématographique de l'ouvrage de Teulé réalisée par Patrice Leconte.
1.6.12
Des nouvelles de l'AGS
"Switzerland is a country where very few things begin, but many things end." (F. Scott Fitzgerald)
Les habitants du canton de Vaud en Suisse voteront le 17 juin prochain sur l’initiative « assistance au suicide en EMS » proposé par "l'Agence Générale du Suicide" EXIT et sur le contre-projet de l'Etat.
Initiative EXIT : «Les EMS qui bénéficient de subventions publiques doivent accepter la tenue d'une assistance au suicide dans leur établissement pour leurs résidents qui en font la demande à une association pour le droit de mourir dans la dignité ou à leur médecin traitant en accord avec l’art. 115 du code pénal suisse et l’art. 34 alinéa 2 de la Constitution vaudoise»
L'EMS c'est quoi ? Un Etablissement Médico-Social (EMS) est un lieu de vie médicalisé offrant des prestations sociales, hôtelières, de soins et d’animation. Il peut s’agir, soit d’une institution autonome, soit d’une division d’un hôpital, destinée à l’hébergement de personnes ayant besoin de soins chroniques.
La loi : En 2011, l'euthanasie active n'est légale que dans trois pays : les Pays-Bas, la Belgique et le Luxembourg. Le suicide assisté est légal en Suisse ainsi que dans les Etats américains de l'Oregon et de Washington. Cependant, nombre de pays interdisant l'euthanasie active, dont la France, ont légalisé l'arrêt des traitements à la demande du patient, interdit l'acharnement thérapeutique et institué des initiatives d'accompagnement des patients en fin de vie.
France vs Suisse
Les Suisses ont la chance de pouvoir choisir leur fin de vie. En France, l'hypocrisie règne, les familles et les patients sont tributaires du bon vouloir des établissements hospitaliers sans être égaux devant la mort. Des infirmières pratiquent une euthanasie passive en catimini dans la douleur et la culpabilité, parfois ce sont les familles elles-mêmes qui sont obligés d'abréger les souffrances de leur parent. La France devrait suivre l'exemple de la Suisse : proposer un référendum sur le sujet.
Un patient se donne la mort en attendant Exit PAYERNE (VD) — Un homme de 84 ans voulait mourir avec Exit. Mais il n’a pas eu la force d’attendre tous les documents médicaux obligatoires et s’est jeté de la fenêtre de l’hôpital.
C’est le drame d’un homme qui a contacté Exit pour obtenir une assistance au suicide alors qu’il était déjà au bout de ses forces. Tellement exténué qu’il a choisi de ne pas attendre que tous les documents administratifs obligatoires arrivent. Dans la nuit du 14 au 15 mars dernier, vers minuit et quart, cet homme de 84 ans, souffrant d’une grave maladie pulmonaire irréversible, s’est jeté de la fenêtre de sa chambre de l’Hôpital intercantonal de la Broye (HIB) à Payerne (VD). Il est tombé du 3e étage et a fait une chute mortelle d’une dizaine de mètres. Son fils, Alexandre Destraz, 37 ans, prof de physique et de chimie, a souhaité comprendre ce qui a mené à cette issue fatale précipitée: «Je l’ai aidé dans ses démarches auprès d’Exit, notamment pour écrire sa lettre manuscrite. Il souffrait beaucoup. Il avait peur de l’amputation et de l’étouffement. J’ai eu une très longue discussion avec lui, comme jamais, de l’ordre de la passion qui existe entre un fils et son père. Il voulait mourir, ce désir grandissait chaque jour et j’ai l’impression que l’hôpital n’a pas tout fait pour accélérer les processus administratifs.»
Il manquait une seule pièce
En clair, il manquait une seule pièce au dossier de René Destraz: un avis médical qui certifiait qu’il était en pleine possession de ses capacités de discernement pour choisir une assistance au suicide. «Et nous n’avons pas pu l’obtenir. J’ai eu l’impression qu’il y avait un blocage.» René Destraz a daté sa demande écrite de suicide assisté du 13 mars, Exit l’a reçue le 15 mars, le jour de son décès. Car épuisé, l’homme a préféré en finir lui-même. Le Dr Charly Bulliard, doyen du collège des médecins du HIB, indique que toute l’équipe médicale a été fortement marquée par ce drame. «Mais c’est notre rôle, dans les cas de demande d’assistance au suicide, de bien différencier le désir réel de mourir d’un symptôme de détresse. Et ce processus prend du temps, il ne peut se faire en deux jours.» Le Dr Xavier Dégallier, médecin adjoint au HIB, complète: «Ce patient est rentré à l’hôpital mi-février et son projet Exit a été mûri en dix jours seulement. Il était donc de notre devoir de procéder à une évaluation psychiatrique. Cette dernière a conclu qu’il souffrait d’un syndrome dépressif. Pour répondre à la question de sa réelle capacité de discernement, il fallait donc une autre expertise psychiatrique. Nous n’en avons pas eu le temps, puisque le patient a mis fin à ses jours. Et en qualité de médecin traitant du patient, je n’ai jamais refusé une assistance au suicide, mais la précipitation soudaine de la démarche souhaitée par le patient ne devait passer outre une évaluation spécialisée sur les symptômes dépressifs.»
«Un abus de pouvoir médical»
Un récit qui fait bondir le Dr Jérôme Sobel, président d’Exit Suisse romande: «Ce patient a subi un abus de pouvoir médical et une grève du zèle de l’équipe soignante.» Il estime que ce drame est symptomatique de la problématique qui sera soumise en votation populaire en juin prochain: «Le contre-projet de l’Etat de Vaud pour l’assistance au suicide ne permettra pas d’empêcher de tels blocages institutionnels puisque c’est le médecin traitant et le personnel soignant qui devront juger de l’admissibilité d’une demande d’assistance au suicide et cela tant dans les hôpitaux que dans les EMS. L’autodétermination des patients sera d’autant plus réduite que l’évaluation d’une demande d’assistance au suicide par une équipe soignante opposée à la démarche sera problématique quant à sa neutralité, son objectivité et son délai de réalisation.» Le Dr Xavier Dégallier réplique qu’il n’appartient pas au médecin de prendre position quant à la décision de suicide assisté d’un patient. «En revanche, il ne faut pas nier que cette problématique est difficile dans le milieu médical, car il y a une confluence de valeurs différentes et ce n’est pas un lieu de vie au même sens du terme qu’un EMS. Au HIB, nous ne sommes pas opposés à Exit, d’ailleurs il y a déjà eu un cas voici trois ans: une dame a reçu une assistance au suicide, mais elle est retournée à la maison pour le faire. C’est une évolution de la médecine que nous devons prendre en compte en protégeant impérativement toutes les parties», complète le Dr Charly Bulliard. Alexandre Destraz indique d’ailleurs que son père était prêt à retourner à la maison pour mourir avec l’aide d’Exit: «Il insistait bien sûr pour que je sois présent.» La teneur symptomatique de ce drame n’est donc niée par aucune des parties qui estiment qu’il faut améliorer les processus. Ainsi, la Commission d’éthique du HIB, fondée en 2010, qui ne s’est encore jamais réunie en plénum, va prendre l’affaire en mains. «C’est un cas qui mérite naturellement réflexion. Je vais convoquer une séance, ce sera la première», assure Pierre Aeby, son président, auquel «Le Matin Dimanche» a appris le drame. Le personnel médical a également suivi des séances de débriefing sur cet événement tragique. Nadia Marchon, infirmière-chef générale adjointe au HIB, précise: «C’est un drame qui laisse des traces. Des infirmières m’ont confié qu’elles y repensent à chaque fois qu’elles pénètrent dans cette chambre.» Voici la lettre de René Destraz, datée du 13 mars dernier, tenue ici par son fils Alexandre, par laquelle il demande l’assistance d’Exit pour se suicider.
(Le Matin) 24.03.2012
30.5.12
Enigma
Le 26 août 1923, Jacques Rigaut écrit quelques mots dans le livre d'or de la villégiature estivale où il a séjourné deux semaines. La mauvaise photocopie de la page originale ne me permet pas de déchiffrer deux mots (voir agrandissement ci-dessus), je lance donc un appel aux lecteurs du blog Rigaut pour résoudre cette énigme calligraphique. Par ailleurs, à l'instar de Cocteau et sa fameuse étoile, J.R. agrémente sa signature d'une sorte d'ex-libris ou armoiries qui ressemble à deux épées entrecroisées (voir agrandissement ci-dessus). On retrouve cette symbolique dans le Dix d’épée du Tarot de Marseille, une arcane mineure dont Jodorowsky donne l'interprétation suivante : "Le dix d’Épée en faisant pénétrer son ovale par deux épées annonce un changement de l’activité à la passivité comme l’As de Coupe." Rigaut était un joueur de cartes mais plutôt poker et baccara que cartomancie, reste donc à découvrir ce que signifie ce curieux blason. Deuxième appel...
8.5.12
Rigaut(à gauche) et Drieu (entre les jambes) au Canadel en 1921-22.
L'émission "Mauvais genres" du samedi 12 mai sur France Culture sera consacrée à Pierre Drieu la Rochelle. L'historien et chercheur Julien Hervier qui a voué sa vie à l'étude de Drieu (et de Jünger) participera à l'émission, ainsi que Jean-François Louette qui a dirigé l'édition des oeuvres de Drieu dans la Pléiade. J'interviendrai brièvement pour tenter d'apporter un éclairage sur la relation complexe entre Drieu et Rigaut.
27.4.12
Bernard Delvaille en 1995
Lecture du (très beau) Journal de Bernard Delvaille dont les trois tomes ont été publiés en 2001 aux éditions de La Table Ronde. Le 2 octobre 1974, il évoque une rencontre avec Philippe Soupault :
"Déjeuné avec Philippe Soupault dans un restaurant de l'avenue de la Tour-Maubourg. Il aime bien le vin blanc et fume des cigarettes anglaises. Il a conservé une prodigieuse mémoire, bourrée d'anecdotes. Il me parle tour à tour de Rigaut et de Crevel, d'Apollinaire et d'Aragon. Je l'interroge sur la rédaction des Champs magnétiques et sur sa découverte des Chants de Maldoror, dans une librairie de médecine rue Monsieur-le-Prince, je crois, tout à fait par hasard. Nous décidons de faire une série d'entretiens radiophoniques sur son oeuvre personnelle et sur le surréalisme. Il est grand; son chapeau mou est cabossé; il ne se sépare pas de son parapluie."
On peut entendre des extraits de ces entretiens dans le documentaire "Portrait au revolver, Jacques Rigaut" de Stéphane Bonnefoi diffusé sur France Culture le 24 avril dernier. Le podcast du documentaire est disponible quelques jours sur le site de la radio, mais également à l'écoute en streaming durant 500 jours!
9.4.12
SAVE THE DATE
Portrait au revolver, Jacques Rigaut (écrivain dadaïste, 1898-1929)
FRANCE CULTURE mardi 24 avril 2012 - 23:00
Un documentaire de Stéphane Bonnefoi, réalisé par Céline Ters
Avec Grégoire Leprince-Ringuet, Daniel Darc, Jean-Luc Bitton
Et la voix de Philippe Soupault et de Louis Malle
« Tant que je n’aurai pas surmonté le goût du plaisir,
je serai sensible au vertige du suicide, je le sais bien » - J.R.
Ceci n’est pas un portrait. Encore moins un hommage. Mais une résurrection comme un coup de feu. De ceux qui jalonnèrent la vie de l’écrivain Jacques Rigaut.
Le feu de la première guerre. L’emprise violente de Dada. Le corps à corps fugitif avec l’écriture. Le vertige du suicide.
Jacques Rigaut n’a vécu que 30 ans, mais il a laissé sur ses contemporains, et bien au-delà, un souvenir aussi entêtant que son obsession méticuleuse pour le suicide.
Maître des aphorismes, des récits sacrifiés, Rigaut a écrit comme il a vécu : sans espoir du lendemain.
A l’âge de 23 ans, il cesse de publier ses textes.
D’ailleurs, Rigaut n’a pas écrit, il a raturé sur le vif : « penser est une besogne de pauvres, une misérable revanche. Il n’y a pas 36 façons de penser ; penser, c’est considérer la mort et prendre une décision ». Une décision que Rigaut a prise depuis longtemps…
A 24 ans, Rigaut se jette contre un miroir pour tenter de faire corps avec son double. De ce fracas, naîtra Lord Patchogue : l’homme qui « criait son propre nom lorsqu’il faisait l’amour, comme pour en frapper son adversaire, comme une seconde manière de jeter sa semence ».
Le 6 novembre 1929, après une dernière nuit blanche, il se tire une balle dans le cœur. En pur dandy qu’il fût (« le plus beau et le mieux habillé de Dada », selon Man Ray – avec qui il tourna le cinépoème Emak Bakia), Rigaut a posé le canon du revolver contre son cœur, après s’être servi d’une règle pour être certain de ne pas le manquer. Il a posé un drap de caoutchouc pour ne pas abîmer le matelas, et un oreiller pour amortir le son de la détonation. Il s’agissait surtout de ne pas rater son suicide. Rigaut avait 30 ans.
« Je serai un grand mort », avait-il écrit.
Breton, Drieu la Rochelle, Soupault, Eluard, lui consacrèrent maints récits ou témoignages, jusqu’au Feu follet que Louis Malle adapta au cinéma en 1963, et qui narre les derniers jours de la vie de ce « Chamfort noir ».
Ceci n’est pas un portrait. Mais un rendez-vous programmé avec la mort.
Avec :
* Lecture des aphorismes et des écrits de Jacques Rigaut par le comédien Grégoire Leprince-Ringuet et d’Adieu à Gonzague de Drieu la Rochelle par le chanteur Daniel Darc, grand admirateur de l’écrivain.
* Bande son du film de Louis Malle
* Archives Ina de Philippe Soupault et de Louis Malle
* Visite à Jacques Rigaut au cimetière de Montmartre avec Jean-Luc Bitton, biographe de Rigaut (et de Lord Patchogue…)
6.4.12
J-14
Rigaut et Drieu devant leur maison à Guéthary
Bernard Morlino, biographe de Berl et de Soupault évoque sur son blog l'entrée des oeuvres de Drieu dans la Pléiade.
"A l’occasion de l’entrée des romans de Pierre Drieu La Rochelle dans La Pléiade, chez Gallimard. La polémique sera au rendez-vous: pour ou contre ? Par son suicide, Drieu s’est lui-même condamné. Après avoir déjà publié son Journal (1939-1945)- qui comporte plusieurs passages d’une grande bassesse - Gallimard publie une partie de l’oeuvre romanesque qui mérite qu’on s’y arrête. Une partie de Drieu m’écoeure mais je n’arrive pas à le détester totalement car on ne peut pas classer la période de l’Occupation en deux parties, avec les bons et les méchants. A la Libération, beaucoup d’écrivains se sont confectionnés une panoplie littéraire sur mesure. Loin d’être un héros, comme le trop injustement méconnu Jean Prévost, Drieu n’a pas cessé de nous livrer toutes ses contradictions. C’est néanmoins le contraire d’un imposteur. Désespéré chronique. Excessif en tout.
“Qu’on soit pour ou contre, l’entrée de Pierre Drieu La Rochelle (1893-1945) dans La Pléiade est un événement. Bien sûr, il s’agit du romancier, cet académicien du malheur. Les écrits antisémites de l’ancien pronazi sont absents de l’édition papier Bible. Ses errements politiques font encore ombrage à son œuvre. Ici, je tente un portrait de Drieu et je ne parle pas de son oeuvre romanesque alors que d’habitude je me m’en tiens pour l’essentiel au livre, mais je tiens à être juste envers Drieu. Je m’attends à ce qu’on écrive encore pas mal d’âneries à son sujet.
Et si les éditions Gallimard avaient une dette envers Drieu ? En effet, l’écrivain dirigea la NRF lors de l’épisode le plus noir de la célèbre institution, entre décembre 1940 et le printemps 1943. La présence de Drieu dans les locaux de la rue Sébastien-Bottin permit à Gaston Gallimard de faire tourner la boutique alors qu’auparavant il fut question de nommer un administrateur allemand. Le 21 juin 1940, Drieu écrit dans son Journal: “Quand à la NRF, elle va ramper à mes pieds. Cet amas de Juifs, de pédérastes, de surréalistes timides, de pions francs-maçons va se convulser misérablement". Six mois plus tard, il publiait le premier numéro de la revue où ne pouvait plus signer Benjamin Crémieux qui mourra à Buchenwald : le chroniqueur régulier de chez Gallimard n’avait jamais été un fervent de Drieu qui voyait dans l’hitlérisme un rempart pour lutter contre «les ravages que déchaîneraient un conflit final sur le sol de l’Europe entre l’Amérique et la Russie ». Le 1er janvier 1943, Drieu, directeur-gérant de la NRF, écrit dans la revue : «Je n’ai vu d’autres recours que dans le génie de Hitler». Tâche à la fois débile et indélébile. Sous son règne le sigle NRF signifiait Nouvelle Revue Fasciste… Comme il croyait que l’Allemagne nazie était en train de construire les Etats-Unis d’Europe, il misa sur la case du nazisme. Jusqu’à sa mort, Drieu ne cessa pas d’être un foyer de contradictions, égaré dans tous les courants politiques possibles, disant tout et son contraire.
A l’inverse de Gaston Gallimard qui ne fit pas la Première Guerre mondiale, Drieu est un ancien soldat de la boucherie de 1914-1918. «Si Drieu et moi n’avions pas été traumatisés par la guerre, il est évident que nous aurions consacré tout notre temps à écrire des romans au lieu de nous épuiser à trouver des solutions politiques» m’a dit son ami Emmanuel Berl avec la sincérité qui le caractérisait. Quand je l’ai questionné sur Drieu sous l’Occupation, il me confia sans l’ombre d’une hésitation : «C’est lui qui sauva la NRF ! Sans Drieu, l’empire Gallimard risquait de s’effondrer pour toujours». L’audience culturelle de la NRF était si grande que tout Paris répétait une phrase attribuée à l’ambassadeur allemand Otto Abetz : «Il y a trois puissances en France : le communisme, les grandes banques et la NRF ». La revue faisait la pluie et le beau temps dans le monde littéraire depuis sa création en 1909, sous l’impulsion d’André Gide. Drieu fut pris entre deux feux : d’un côté Gaston Gallimard avait besoin de lui pour maintenir vivante la NRF; de l’autre Otto Abetz se servait de Drieu pour diffuser la peste nazie par le biais d’une diffusion de prestige. Aux différents sommaires de la revue collaborationniste, on note les présences de : Jouhandeau, Chardonne, Ramon Fernandez, Morand, Léautaud … mais aussi de Giono, Aymé, Audiberti, Armand Robin, Henri Thomas et Fargue. Drieu fit cette remarque : «Je suis loin de croire que « Fontaine » et « Poésie 41, 42 » aient présenté des sommaires plus importants que les nôtres. (…) Toute une nouvelle génération de poètes s’est levée dans la NRF (…) Certains m’ont reproché de faire de la politique dans la revue. J’aime mieux ceux qui me haïssent pour y avoir fait une certaine politique». Présent dans la livraison de la NRF de février 1941, Paul Eluard fut, à la Libération, sans pitié pour le perdant.
Eternel insatisfait, Drieu ne se réjouit pas longtemps de prendre la place de Jean Paulhan : « La revue, la collaboration, tout cela m’embête (…) Je suis excédé par le rôle qui me faut tenir jusqu’au bout. J’ai souvent envie de me suicider tout de suite », note-t-il dans son Journal, le 17 décembre 1942. Le mois suivant, il tente un examen de conscience : « Ai-je eu tort, ai-je eu raison de me lancer dans cette petite entreprise ? J’ai certes eu tort à l’égard de moi-même (…) Le propre d’un écrivain est d’écrire et non de s’occuper de l’écriture des autres». Berl avait bien raison de dire qu’ils avaient été détournés de l’essentiel en raison de l’actualité qui devenait trop vite de l’Histoire. La NRF cessa de paraître en juin 1943 alors que Drieu s’en était déjà détournée deux mois auparavant.
La décision de pouvoir lire la prose de Drieu dans la plus prestigieuse collection Gallimard n’a pas été prise à la légère: dans un passé pas si lointain dès qu’on évoquait la pléiadisation possible de l’auteur de « Rêveuse bourgeoisie », on se ravisait aussitôt afin de ne pas heurter, par exemple, la susceptibilité d’Hervé Bazin qui espérait voir son œuvre connaître les honneurs de La Pléiade. Avec le temps, on finit par récompenser celui qui porta un temps à bout de bras la maison Gallimard. A la fin de la guerre, les écrivains du bon côté frappèrent d’interdiction la NRF mais ne réclamèrent aucune sanction contre son éditeur qui pouvait toujours éditer leurs livres. Le Comité National des Ecrivains, composé à majorité de communistes, dressa une liste noire où figurait Drieu qui se suicida le 15 mars 1945, après deux tentatives ratées: «Ma mort est un sacrifice librement consenti qui m’évitera quelques salissures, certaines faiblesses ». Berl et Malraux avaient essayé de le localiser pour l’aider, en vain. Gaston Gallimard assista aux obsèques, à Neuilly, alors que Drieu ne le souhaitait pas. L’éditeur savait ce qu’il devait au disparu sans connaître ce que confia beaucoup plus tard le lieutenant Gerhard Heller, chargé de la censure dans la France occupée: «Drieu m’a demandé de veiller à ce qu’il n’arrive jamais rien à Malraux, Paulhan, Gaston Gallimard et Aragon… » Quand la demande ne fut pas respectée, Drieu intervint pour faire libérer Jean Paulhan. Proférer des horreurs sur sa première femme, Colette Jéramec, ne l’empêcha pas de l’extirper de Drancy. Drieu n’a pas pris soin de ses proches pour plaider ensuite le double jeu. Persuadé de finir en prison ou d’être condamné à la peine capitale, le samouraï de la NRF se supprima. Sa mort violente et celle de Brasillach (fusillé) permirent à Céline, Chardonne et Jouhandeau de mourir dans leur lit.”
-Romans, récits, nouvelles
De Pierre Drieu La Rochelle
Sous la direction de Jean-François Louette, avec Julien Hervier, Hélène Baty-Delalande et Nathalie Piégay-Gros
La Pléiade, Gallimard, 1936 p., 65, 50 € jusqu’au 31/08/2012, puis 72, 50 €. MISE EN VENTE le 20 AVRIL 2012
10.3.12
des feux follets
Manuscrit du roman Le Feu follet de Pierre Drieu la Rochelle
Journée rigaltienne. Rendez-vous avec Stéphane Bonnefoi ( journaliste, producteur et biographe de >Marc Bernard) sur la tombe de JR dans le cadre d'un enregistrement pour France Culture. Le gardien du cimetière Montmartre nous refuse d'abord l'entrée avec le Nagra pour une rocambolesque histoire d'ayant droit. Céline Ters la chargée de réalisation réussit à convaincre par téléphone une responsable des lieux, l'entretien se réalisera tout de même sous la surveillance d'un gardien. Rigaut devait ricaner dans sa dernière demeure. L'émission sera diffusée sur France Culture le mardi 24 avril prochain à 23H, avec des extraits des Ecrits de Rigaut lus par le comédien Grégoire Leprince-Ringuet, et Adieu à Gonzague de Drieu lu par Daniel Darc. Save the date! Je passe du cimetière Montmartre au MK2 Hautefeuille pour voir le film "Oslo, 31 août", adaptation cinématographique du Feu follet de Drieu par le cinéaste norvégien >Joachim Trier, sacré défi de passer après Louis Malle... Le réalisateur norvégien relève haut la main ce défi, son film est aussi bouleversant(et anxiogène) que celui de Louis Malle. Une mention spéciale pour l'acteur >Anders Danielsen Lie qui tient le rôle d'Alain Leroy/Jacques Rigaut, magistrale interprétation égale à celle de Maurice Ronet en 1963.
8.3.12
"Rendez-vous dans le jardin de l'église"
Visite du groupe dada à Saint-Julien-le-Pauvre, avril 1921,
collection Timothy Baum
Jacques Rigaut était présent ce jour-là, la preuve par l'image... Saurez-vous le trouver? Remerciements à Fabrice Lefaix.
3.3.12
29.2.12
Le Feu follet version norvégienne
Anders Danielsen Lie dans Oslo, 31 août
En salles le 29 février, Oslo, 31 août, deuxième film du norvégien Joachim Trier, est librement adapté du roman de Drieu La Rochelle.
Déjà adapté en 1963 par Louis Malle avec Maurice Ronet dans le rôle principal, Le feu follet de Pierre Drieu la Rochelle revient sous la direction du jeune cinéaste norvégien Joachim Trier, pour son deuxième long métrage Oslo 31 août, présenté dans la sélection officielle « Un certain Regard » à Cannes en mai dernier.
A la différence de Louis Malle qui en avait fait un héros alcoolique, Anders, le personnage de Joachim Trier, dont on devine qu’il est écrivain raté, est comme celui de Drieu la Rochelle toxicomane. Grand amoureux de littérature, citant Rilke, Anders sera engagé par un éditeur, Folio, où il deviendra secrétaire de rédaction avant de sombrer dans une mélancolie sans issue.
Publié au début des années 30, Le feu follet raconte les dernières heures d’un dandy déchu en pleine crise existentielle dont la seule issue est le suicide. Le personnage est inspiré de la vie du poète surréaliste Jacques Rigaut, qui avait imaginé la création d'une Agence générale du suicide, titre d'un de ses recueils posthumes.
Disponible chez Folio, Le feu follet de Pierre Drieu La Rochelle est regroupé le 5 avril avec une sélection de Récits, romans et nouvelles dans la bibliothèque de La Pléiade.
(Source : LIVRESHEBDO.fr)
Les critiques saluent cette nouvelle adaptation du roman de Drieu :
Le Monde
Culturopoing.com
Télérama
Artistikrezo.com
Les Echos
Libération
27.2.12
24.2.12
23.2.12
Rigaut par Josset
Portrait de Jacques Rigaut par Josset en illustration d'un article de Frantz-André Burguet paru dans Le Magazine Littéraire N° 39 (avril 1970), rubrique "Le livre du mois", à l'occasion de la publication des Ecrits de Rigaut par Martin Kay chez Gallimard. Si quelqu'un possède des infos sur ce dessinateur, je suis preneur.
19.1.12
Madame Vichy
"Étoile sans lumière" 1946, Mila Parely, Marcel Herrand
L'actrice Mila Parely vient de disparaître à l'âge de 94 ans. Lors de mes recherches sur le comédien Marcel Herrand (ami de Rigaut), on m'avait conseillé de la rencontrer. Entre-temps, j'avais eu d'autres sources d'informations et avais délaissé la piste de la comédienne recluse à Vichy. Je le regrette aujourd'hui, tant la disparition de ces actrices oubliées, qui ont fait les beaux jours du cinéma français, me touche. Je me souviens avec émotion de ma conversation téléphonique avec Jacqueline Porel, fille de Jacques Porel, un ami intime de Rigaut. Je n'ai jamais osé la rappeler pour lui demander un rendez-vous.
12.1.12
5.1.12
Des nouvelles de Daniel (Bis Repetita Placent)
"Si. Je trainais avec des gens d’extrême droite. Même si je suis d’extrême gauche. Enfin j’étais… L’époque du punk, les gens s’en font une idée super cool, mais c’était pas du tout ça. Il y avait de tout, et ça se barrait dans tous les sens. Ce qui fait que tu pouvais très bien parler avec un maoïste et cinq minutes plus tard, avec un nazi. Et puis on se connaissait tous. C’est ce qui a pu se passer au Etats-Unis au tout début du bop ou même en France à Saint-Germain-des-Prés. Il y avait un truc à essayer, fallait le faire, on s’en foutait de ce qui se passait. C’est étrange. Je crois qu’avec Drieu, c’est ce qui s’est passé, d’ailleurs. Mais c’est surtout Jacques Rigaud [sic], pour moi. Comme pour Le Grand Jeu. C’est une revue avec Daumal, Roger Gilbert-Lecomte. Pour moi, ils ont un rôle assez proche de celui de Jacques Rigaud [sic], là-dedans. Daumal est plus articulé… Il y a ceux qui arrivent à s’adapter et puis les autres. C’est assez darwinien comme truc, en fait. Je sais plus ce que je voulais dire. C’est bien, parce que ça me touche, en fait… Ah oui, si, Drieu. Je l’ai connu par un mec d’extrême droite. Non, en plus c’est pas vrai, je me fais une sorte de légende, là. Je l’ai connu parce que je lisais. Mais la littérature est plus intéressante, pour moi, à l’extrême droite qu’à l’extrême gauche… [...] C’est comme courir un marathon. Moi, je fais du 100 mètres. C’est aussi lié à un mec que Miossec cite pas mal, qui est Henri Calet. Je l’ai découvert, et j’ai eu l’impression de lire Céline, mais sans la haine. Et ça fait du bien. Céline, petit nerveux, un peu. Il y a toute la beauté du monde à portée de main, mais il va pas aller voir, il a trop peur et il va rester à fixer le sol en disant : « Enculé de Juif, enculé de Juif ». Il y a Rigaud [sic] aussi. Dans Le Feu-Follet, il a une chance de s’en sortir, mais il ne s’en sort pas. Je pense que si Rigaud [sic] avait pu écrire, il s’en serait sorti. Mais je ne pense pas qu’il faille privilégier ceux qui n’y arrivent pas, même si j’ai tendance à le laisser entendre, des fois. Il faut arriver à faire son truc. Mais peut-être que je suis né pour décevoir."
L'intégralité de l'interview de Daniel Darc dans HARTZINE
2.1.12
La difficulté
"Un soir, Axler prit la parole, n'ayant pas connu, réalisait-il, un public aussi nombreux depuis qu'il avait renoncé à monter sur scène. "Le suicide, leur dit-il, c'est le rôle que vous écrivez pour vous-même. Vous l'habitez ou vous le jouez. Tout est mis en scène avec soin - où on vous trouvera, et comment on vous trouvera." Puis il ajouta : "Mais il n'y aura qu'une représentation." (...) Au cinéma, les gens passent leur temps à tuer, mais la raison pour laquelle on fait ces films, c'est que 99,9 % des spectateurs sont incapables de passer à l'acte. Et si c'est si difficile de tuer quelqu'un, quelqu'un que vous avez toutes les raisons du monde de vouloir détruire, imaginez la difficulté de réussir à se tuer soi-même."
(Philippe Roth, Le rabaissement, Gallimard, septembre 2011)
31.12.11
Le dernier post
Jean-Jacques Lévêque dans les années 70
C’est avec tristesse que j’ai appris la disparition de l’historien d’art et écrivain Jean-Jacques Lévêque (1931-2011) dont je lisais avec un plaisir chaque fois renouvelé les chroniques érudites et élégantes qu’il publiait sur son passionnant blog « Tribune autour de l’art et de la littérature ». Jean-Jacques Lévêque a été emporté par une crise cardiaque le 5 décembre dernier à l’âge de 80 ans. Ses filles soulignent qu’il était « très fier de son blog » et qu’il « lui a permis de continuer son activité d'auteur, d'amoureux de l'art, et de partager ses curiosités avec vous tous. » Ancien élève de l’Ecole du Louvre, Jean-Jacques Lévêque désirait être archéologue, devint critique d’art, libraire et galeriste. Auteur prolixe (sa bibliographie au catalogue de la BNF comporte 122 notices), il publia de nombreux essais et monographies sur des écrivains et artistes (Antonin Artaud, Piranèse, Caillebotte, Madame de Sévigné, ainsi que la plupart des impressionnistes), mais également sur les périodes phares de l’art moderne dont celle des Années Folles. Il collabora aussi à de nombreuses revues d’art, journaux et magazines (Arts, Nouvelles Littéraires, Quotidien de Paris, Quotidien du médecin, Figaro, Cimaise, NRF), fut chroniqueur pour France Culture et publia deux romans au Mercure de France : Tentative pour un itinéraire et L’aménagement du territoire. Dans les années 80, il sera directeur littéraire aux éditions Pierre Horay où il publia lui-même des essais sur la ville de Paris. Par ailleurs, Jean-Jacques Lévêque était un lecteur assidu du blog Rigaut, il consacrera sur son blog quatre chroniques à l’auteur de Lord Patchogue. Dans son livre Le triomphe de l’art moderne, Les années folles, 1918-1939, paru en 1992 aux éditions ACR, il rédigera un article sur la mort de Jacques Rigaut : « Au terme d’une vie bancale, où la mondanité côtoie la solitude, l’alcool et la drogue les belles manières, et le luxe canaille la politesse des bars cosmopolites, Jacques Rigaut se tue d’une balle dans le cœur. De cliniques en pensions de famille, il avait abouti au terme d’une lente déchéance de l’âme et du corps prématurément usé par l’alcool, la vie nocturne et tous les plaisirs dispensés par une vie libre et mondaine, dans le creuset sombre et romantique de la Vallée aux Loups où flotte un air « d’ailleurs », et d’un autre temps, avec le fantôme de Chateaubriand pour les plus imaginatifs, parce que celui-ci y planta les arbres de son parc au terme d’une vie dont le brillant ne cache pas l’exaltation angoissée. Rigaut à l’ombre croisée d’un grand poète, lui qui ne sut y parvenir, et d’un dandy, lui qui s’y abîma de force et de fatalité. » Le 4 décembre, veille de sa mort, Jean-Jacques Lévêque consacra son dernier post intitulé « Eluard le temps de l’amour » à un poème de Paul Eluard dédié à Nush, l’égérie et femme du poète.
« 16h35 - Rigaut posthume -
Dandy oui, et le suicide pour destin. C'est l'histoire de Jacques Rigaut, personnage emblématique de la mythologie surréaliste. Il a peu écrit, mais intensément, dans l'absolue nécessité de "se dire" (mais aussi de manifester une dose d'humour exemplaire). C'est toute la question de l'écriture. Elle ne peut se résumer à se raconter quand c'est dans la banalité de ce que vit toute personne qui n'a que son destin en main et une mesure banale de la vie.
Elle peut toutefois sortir celui qui la pratique de ses angoisses. Celui qui écrit brise la glace qui l'enserre dit, quelque part Kafka, pour se trouver. Il faut que l'écriture de l'intime soit aussi celle de l'exceptionnel et d'une qualité qui est aussi celle de l'art. Une écriture qui colle à la vie de celui qui en fait un usage comme s'il s'agissait d'une arme. On le sait, l'écriture peut être une arme, elle est aussi un destin.
Pour en savoir plus sur Rigaut, aller à : rigaut.blogspot.com dont est extrait la photo montrant Rigaut en compagnie de Tristan Tzara et André Breton. » (Jean-Jacques Lévêque, post du 27 juillet 2009)
29.12.11
Une descente sans retour
Ukrainia, coal mines in Donbass, 1500 meters
in the underground by Arsen Savadov
"Délire subjectif, dites-vous. ou bien fiction interminable : nous inventons nos archives autant que l'auteur s'invente, s'invente comme un geste, une manière, un style sur quoi il met son nom, s'il le veut, mais qui toujours fait signe vers plus ancien, plus enfoui, plus archaïque. Vers ce que l'archive au singulier ouvre à travers le pluriel des archives : un souterrain le long duquel les documents lentement se fondent dans les parois de ce boyau qui descend plus profond dans la terre. L'archiviste devient mineur, puis spéléologue. Il passe des siphons, descend des puits sur de minces échelles de corde, une lampe fixée sur le front et dont la lumière vacille. Parfois sur une paroi se fait voir un dessin, une encoche, et parfois c'est l'archiviste qui inscrit ses propres traces, celles de son enquête, à moins qu'il ne devienne lui-même le témoin osseux d'une descente sans retour. Un autre viendra demander : qu'est-il arrivé? qu'avait-il trouvé? d'où lui était venue passion si pénétrante?"
(Jean-Luc Nancy, Où cela s'est-il passé?, IMEC éditions, novembre 2011)
23.12.11
Le deuxième oeil
Vincent Maisonobe m'envoie ce document étonnant : une version de l'Oeil cacodylate réalisée par Delaunay. On retrouve entre autres Jacques Rigaut parmi les signataires. Une reproduction de cette oeuvre a été publiée dans la revue "Der Sturm", dernière publication de Dada à Paris, imprimée à Berlin en mars 1922. Selon Fabrice Lefaix, l'exégète de l'Oeil de Picabia, si la graphie diffère pour chaque signature, il s'agirait d'un signataire unique qui s'est amusé à signer pour tous. Joyeuses fêtes à toutes et à tous.
19.12.11
Les Fumées de New York
Le 6 juillet 1923, Rigaut a probablement assisté à la désastreuse soirée du "Coeur à barbe" qui marque la scission définitive entre dadaïsme et surréalisme. Lors de cette soirée, plusieurs films ont été projetés dont "Les Fumées de New York" de Charles Sheeeler et Paul Strand. Pour J.R., il s'agit là d'un avant-goût de sa vie future outre-Atlantique. On imagine facilement sa fascination devant les images impressionnistes du film.
2.12.11
25.11.11
Des nouvelles de Daniel
17.11.11
"Sous le signe de Jacques Rigaut"
"Il n'étalait pas son nom qui avait le lustre de quelques siècles de prestige. Trouvant ses sources dans de lointains tumultes aux bruits sonores des armures qui s'entrechoquent, quelque part du côté de Jérusalem, quand, au nom du Christ, on allait trancher à vif dans le musulman. Autrement dit, il n'était pas fier de ses ancêtres. Au plus près de son corps, si fragile dans la douleur et les excès de plaisirs, il y avait une mère dispendieuse et un peu folle, tenant salon et multipliant des aventures acides avec des freluquets avides de dollars.
Il avait préféré prendre ses distances avec un douteux héritage et vivait de rien, mais surtout de rêves. Sans doute ceux ci n'étaient pas à la mesure de ses ambitions. Il chutait comme les personnages de l'Histoire sainte dont il connaissait par coeur des épisodes entiers, appris dans l'ombre des chapelles qu'enfant il fréquentait au prétexte d'une éducation soignée.
Je l'ai connu au delta de sa déchéance quand d'un cinquième mansardé du côté du Boulevard Saint Michel il s'évadait par champs et bosquets dans un Paris qui le serrait dans ses mauvais souvenirs. Alors il courait les troquets de banlieue, les fêtes foraines (c'était un excellent tireur à la carabine). Avec son air de dandy déjanté je lui trouvais quelque ressemblance avec ces aînés que le surréalisme aimait se trouver pour en célébrer les mérites, quitte à les inventer.
Nous en parlions et il me citait les aphorismes "emplis de dédain" disait-il de Jacques Rigaut, son héros favori.
"Le désir a été la sensibilité de mon enfance" (il ne s'en est jamais remis) et enfin, comme une conclusion : " Je serai un grand mort". Il s'est trompé.
Un dimanche d'hiver alors qu'il s'était habillé comme pour une soirée mondaine (ultimes fastes de ses splendeurs familiales) il prend soin de faire un ménage dans sa chambrette d'étudiant et sort un revolver (dont on connaissait l'existence, il le montrait volontiers) et se tire une balle dans la bouche. La glace dans laquelle il se regardait alors était éclaboussée de tout son sang. Un sang qui avait traversé des siècles d' Hisfoire.
Il aura droit à un entrefilet dans les journaux qu'on lisait chez lui. Son nom seul justifiait cette pieuse attention."
Jean-jacques Lévêque
13.11.11
6.11.11
Cimetière Montmartre, 6 novembre 2011
"Dieu s'aigrit, il envie à l'homme sa mortalité." (Jacques Rigaut)
5.11.11
Comme une évidence
Rencontre avec mon nouvel éditeur Philippe Garnier qui m'annonce deux bonnes nouvelles : pour Béatrice Duval, la remplaçante d'Olivier Rubinstein, la biographie de Rigaut est toujours d'actualité chez Denoël; les éditions Gallimard ont procédé (dans la plus grande discrétion) à une réimpression des Ecrits de Rigaut. La dernière information m'a été confirmée par Franck Chevalier qui m'envoie par mail la photographie de l'achevé d'imprimer, voir ci-dessus.
3.11.11
Sur Vélin Montgolfier
Un exemplaire des Papiers Posthumes est en vente à la librairie Céline Poisat au 102, rue du Cherche-Midi 75006 Paris Tél : 00 33 1 45 48 03 91 / 0033 6 74 78 22 82 / Catalogue 17. Le prix est attractif,cette édition se vend habituellement entre 400 et 450 euros.
18.10.11
29.9.11
La fée verte
Voici l'absinthe ("dont les effets nuisibles sont combattus par le jus du cresson") que buvait Jacques Rigaut en compagnie de Paul Eluard, Philippe Soupault,Théodore Fraenkel et Max Ernst.
21.9.11
SUICIDE MACHINE
"65 peoples lives should be used as a sacrifice to bring Elliott back to life"
Baby got a place in the sun selling people shade
Renting out a room in a remote little corner
A profits promenade
Talking on the phone
Waiting for a ring
Well, everybody's trying to turn me into a suicide machine
I'll be riding forth on my pony
You'll want to see me tonight
Dressed in black up at the line of attack
By my counterpoint in white
Can't look every way
Going to move the street
Everybody's trying to turn me into a suicide machine
Everything's all right
Except for how it seems
And everybody wants to turn me into a suicide machine
Baby got a place in the sun
I had to shade my eyes
I don't think I'll ever know anyone besides you
But it's no surprise
I know what you want
I got what you need
Everybody's trying to turn me into a suicide machine
Everybody's trying to turn me into a suicide machine
Everybody's trying to turn me into a suicide machine
17.9.11
"Je cherche M. Rigaud."
De tous les livres de la rentrée littéraire 2011, je n'en retiendrai qu'un seul paru en 1990 : Voyage de noces de Patrick Modiano. L'élève de Raymond Queneau est une valeur sûre auprès de laquelle on trouve du réconfort à l'instar d'un vieil ami qu'on avait pas vu depuis des lustres. Voyage de noces fait partie de ces livres qu'on savoure lentement, de ces livres qu'on aimerait sans fin. Ce roman raconte la quête obsessionnelle de Jean B. au sujet d'Ingrid Teyrsen, une femme qu'il a connue dans un passé flou et dont il apprend presque par hasard le suicide des années plus tard. Ingrid était mariée à un certain Rigaud... Le biographe d'Ingrid décide alors d'organiser sa propre disparition, quittant sa famille et ses amis pour vivre dans des quartiers périphériques de Paris. Jean B. ressemble étrangement à Charles Benesteau, le personnage principal du roman Le Pressentiment d'Emmanuel Bove. Modiano a probablement lu Bove, mais a-t-il pensé à Jacques Rigaut quand il a écrit ce magnifique roman?
Extrait :
"Je marchais vers la brasserie de l'avenue Daumesnil où j'avais décidé de dîner pour changer mes habitudes. Je me suis mis à penser à Rigaud. Je savais d'avance qu'il ne cesserait d'occuper mon esprit le lendemain et les autres jours. S'il était vivant à Paris, il suffisait de prendre le métro et de lui rendre visite, ou même de composer sur un cadran de téléphone huit chiffres pour entendre sa voix. Mais je ne croyais pas que cela fût aussi simple. Après le dîner, je suis allé consulter dans la cabine téléphoniqe de la brasserie l'annuaire de Paris. Il datait de huit ans. J'ai relu avec une plus grande attention que je ne l'avais fait la première fois la longue liste des Rigaud. Je me suis arrêté sur un Rigaud dont le prénom n'était pas mentionné. 20, boulevard Soult. 307-75-28. Les numéros de téléphone, cette année-là, ne comportaient encore que sept chiffres. 307, c'était l'ancien indicatif DORIAN. J'ai noté l'adresse et le numéro."
8.9.11
L'A.D.S de Marseille
Communiqué du 26 Septembre 2010
Suite à un arrêté municipal, promulgué par Bruno Gilles, sénateur-maire UMP des 4° et 5° arrondissements de Marseille,
l’Agence des Suicides, autrement nommée A.D.S.,
Société reconnue d'utilité publique.
Au capital de : 375, 41 €
Siège Social : Cité des Associations, 93 La Canebière, Boîte n°72, 13001 Marseille
Succursales à Bordeaux, Port-Saint-Louis-du-Rhône, La Ciotat, Chicoutimi, Montréal, Dublin, Moscou, Monté-Carlo, Nice, Lilles, Paris-Roubaix.
Annonce l’annulation du tirage au sort de sa grande T.S. Tombola Suicide, jeu participatif et sans obligation d’achat, organisé ce soir en vue de désigner l’auteur du suicide collectif initialement prévu samedi 25 septembre 2010 entre 16h et 20h au carrefour dit des « 5 avenues ».
En effet, les fêtes de fin d’année, décorations et autres animations de Noël ayant déjà accaparé les budgets des commerçants du quartier précédemment cité, l’Agence des Suicides se voit dans l’obligation de réviser ses interventions préventives et pédagogiques.
De plus, les budgets alloués par la dite municipalité étant désormais nuls, l’Agence des Suicides ne peut assurer l’installation et la sécurité des dispositifs visant à procurer les techniques indispensables pour une MORT ASSUREE et IMMEDIATE.
C'est en pensant à ceux qui ont été détournés du suicide par LA CRAINTE DE SE RATER ainsi qu’à une élimination correcte des désespérés, élément de contamination REDOUTABLE dans notre société, que Patrick Mennucci, maire des 1° et 7° arrondissements de Marseille a bien voulu RECUEILLIR notre ÉTABLISSEMENT en errance,
Or, ayant eu vent des déclarations publiques du maire PS parues aujourd’hui dans le journal La Provence, où il affirmait « Je leur ai expressément demandé de ne pas bloquer la circulation du tramway et s‘ils utilisent des armes factices, on expliquera aux gens ce qui se passe avec des flyers. », l’Agence des Suicides se voit contrainte de décliner l’invitation.
Ne pouvant garantir la localisation des élans funestes de ses clients présents lors du suicide collectif de demain samedi, l’Agence des Suicides ne peut assurer avec certitude le non encombrement des rails, des carrefours, fontaines et autres équipements municipaux.
C’est pourquoi, et dans le respect des dernières volonté de ses clients, l’Agence des Suicides ne poursuivra pas ses actions informatives et pédagogiques dans le quartier du Chapître samedi 25 septembre 2010.
Parce qu’elle considère le suicide comme un projet d'avenir,
Parce qu’elle est soucieuse d’un « mieux mourir ensemble »,
Parce qu’elle souhaite enfin offrir des méthodes un peu CORRECTES DE QUITTER LA VIE, LA MORT étant de toutes les défaillances celle dont on ne s'excuse jamais,
L’Agence des Suicides appelle à cultiver ensemble l’ultime liberté d’expression (dans le respect des normes d’hygiènes loi 78-733 du 12 juillet 1978) même si, comme le déclare Patrick Mennucci, « cette histoire donne une image désastreuse de Marseille en pleine préparation de la capitale européenne de la culture »,
Cultivons dès aujourd’hui pour mieux mourir demain.
Fin du communiqué.
Bonne soirée.
POUR EN SAVOIR PLUS CLIQUEZ
2.9.11
Collector
Il est de plus en plus difficile de trouver un exemplaire de l'édition originale (1970) des Ecrits de Rigaut. L'exemplaire (en très bon état)) ci-dessus se trouve dans le rayon littérature française à la librairie Gallimard à Paris.
24.8.11
La valise pleine
Je voudrais rendre hommage ici à mon éditeur Olivier Rubinstein qui quitte Denoël pour de nouvelles aventures. C'est avec émotion et tristesse que j'ai appris son départ, j'aurais aimé achever l'aventure Rigaut avec lui. Lorsque Flammarion (malgré l'enthousiasme de Juliette Joste) me faisait lambiner pour une offre concrète, Olivier m'appela dans l'heure qui suivit la réception de mon dossier déposé à l'accueil de Denoël, chez qui je n'avais aucun contact, et me fit signer dans la foulée un contrat d'édition digne de ce nom. Je le remercie pour cette confiance immédiate, son soutien indéfectible durant ces six dernières années, et sa patience complice. Je lui souhaite de réussir dans ses nouvelles fonctions et ne désespère pas de le voir revenir un jour dans l'édition. Ma main amie. JLB
P.S. : officiellement, le nom du successeur d'O.R. n'est pas connu, certains évoquent le nom de Charlotte Gallimard...
21.8.11
31.7.11
L'art de ressusciter
Henry Miller and Margaret Neiman, 1942 (Man Ray)
"Sitôt qu'un écrivain meurt, sa vie soudain nous intéresse prodigieusement. Sa mort nous permet souvent de voir ce qui nous était caché de son vivant : que sa vie et son oeuvre ne faisaient qu'un. N'est-il pas évident que l'art de ressusciter (la biographie)masque un espoir et une grande nostalgie?" (Ils étaient vivants et ils m'ont parlé, Henry Miller)
28.7.11
Des nouvelles du Jacques Rigaut suisse
Henri Roorda Le Rire et les rieurs, suivi de Mon suicide, présenté par Eric Dussert — Paris, Mille et une nuits.
Trop rare pour ne pas le clamer sur les toits, on peut aujourd'hui (re)découvrir "Mon suicide", le magnifique texte du pessimiste joyeux Henri Roorda, pour le prix dérisoire de 3,50 €.
Ce mathématicien, originaire de Hollande, est né aux bords du Léman suite à l'exil en Suisse de son père, un fonctionnaire à la retraite, disciple et ami de l'anarchiste français Elisée Reclus. Son fils Henri Roorda reprendra le flambeau libertaire comme professeur de mathématiques au Collège de Lausanne en s'érigeant contre le formatage des jeunes élèves, prônant une éducation ouverte et anticonformiste et écrivant un pamphlet contre l'école autoritaire et lieu d'apprentissage de la docilité : "Le pédagogue n'aime pas les enfants" (1917). L'iconoclastie du professeur ne se limite pas aux salles de cours, il écrit aussi des chroniques drolatiques et irrévérencieuses dans la presse suisse sous le pseudo de Balthasar et réalise quatre Almanach Balthasar où le lecteur retrouve ses billets humoristiques mais également des textes d'Alphonse Allais, de Jules Renard, de Georges Feydeau ou de Tristan Bernard. Au début des années 20, le pessimisme joyeux de Roorda se transforme en amertume, endetté et lassé d'une vie qui lui apporte plus de déplaisirs que de joies, il songe sérieusement au suicide. A l'instar d'Edouard Levé, quelques semaines avant le geste fatal, il écrit son livre ultime, confession bouleversante d'une inadéquation à notre monde où il s'explique de sa décision : "Il m'était impossible de ressembler à ces êtres prudents, patients et prévoyants qui dès l'âge de vingt ans font des provisions pour leurs vieux jours. Pour moi, la vie normale c'est la vie joyeuse. L'individu déraisonnable que je suis ne veut pas tenir compte de toutes les données du grand problème. Je n'étais pas fait pour vivre dans un monde où l'on doit consacrer sa jeunesse à la préparation de sa vieillesse. (...) Je n'ai plus peur de l'avenir depuis que j'ai caché dans les ressorts de mon lit un revolver chargé. (...) J'aime énormément la vie. Mais, pour jouir du spectacle, il faut avoir une bonne place. Sur la terre, la plupart des places sont mauvaises. Il est vrai que les spectateurs ne sont en général pas difficiles. (...)Le moment de mon suicide approche. Je suis tellement vivant que je ne sens pas les approches de la mort. (...) Je me logerai une balle dans le coeur. Cela me fera sûrement moins mal que dans la tête. (...) Il faudra que je prenne des précautions pour que la détonation ne retentisse pas trop fort dans le coeur d'un être sensible." Le 7 novembre 1925, Henri Roorda, à l'âge de 55 ans, se tire une balle dans le coeur. La veille il écrit un billet à un ami : "J'ai tout usé, en moi et autour de moi; et cela est irréparable. Adieu. H.R." Un mois après, son livre posthume paraît en une brochure agraphée à 70 exemplaires avec ce sobre titre : Mon suicide. La presse lausannoise rendra hommage à son professeur en évoquant une "effroyable neurasthénie" et une "mort subite". On dénombra huit personnes à son enterrement.
9.7.11
Mise en abyme (3)
Sur la Toile, on peut suivre les livres en train de s'écrire
En un temps où la curiosité publique pour les coulisses de toutes choses est des plus vives, il est incroyable que l'esprit du making of se soit cantonné au cinéma. Il est vrai qu'on court toujours le risque de tuer la magie d'une oeuvre en dévoilant l'envers du décor. Comme si la création d'un monde n'était qu'une affaire de technique et de "trucs".
Deux grands romanciers s'y étaient pourtant lancés autrefois avec une égale réussite : André Gide avec le Journal des faux-monnayeurs qui parut un an après Les Faux-Monnayeurs (1925), fascinant exercice d'autocritique du roman en pleine élaboration et de l'auteur confronté à ses limites ; et Thomas Mann en publiant le Journal du docteur Faustus, indispensable à qui veut connaître la genèse, la composition, le rapport à l'Histoire et surtout les sources musicales de son roman Le Docteur Faustus (1947). Encore que l'un et l'autre accordent une grande place à leur quotidien (santé, voyages, rencontres, lectures) au lieu de vainement chercher à théoriser l'ineffable ; cela a parfois désorienté les lecteurs avides d'informations sur l'échafaudage de leurs romans, ne doutant pas que ces détails sur leur vie d'écrivain exerçaient une influence souterraine sur leur écriture.
"L'excentré magnifique"
Ces deux diaristes de leur oeuvre ont fait peu d'émules. Sauf à aller voir ailleurs qu'en librairie. Car aujourd'hui, pour cela aussi, c'est sur la Toile que ça se passe. Depuis février 2005, Jean-Luc Bitton raconte sa biographie à venir de l'écrivain Jacques Rigaut dit "l'excentré magnifique", haute figure de Dada, pionnier du surréalisme, suicidé en 1929. Jour après jour, il nous tient au courant de son enquête en nous emmenant dans ses bagages. Passionné par les écrits intimes, il paie sa dette aux journaux de Charles Juliet, Matthieu Galey, Mireille Havet, autant de diamants bruts dans lesquels il dit avoir trouvé un écho à ses propres doutes, même si son écriture est plutôt influencée par les "modestes" comme Bove, Calet, Hyvernaud, Guérin : "Une écriture blanche mais qui vous transperce d'émotion", qu'il retrouve dans les nouvelles de Raymond Carver ou de John Cheever.
Lorsque Jean-Luc Bitton s'est lancé dans l'aventure de ce blog (http://rigaut.blogspot.com), work in progess qu'il qualifie de "livre Debord", il lui a fallu trouver un équilibre entre le récit quotidien de l'enquête et la divulgation d'informations inédites. On est de plain-pied dans le laboratoire du biographe. Pendant des années, il a tout raconté de ses recherches, de ses découvertes et de ses découragements. Archives, documents, photos, le moindre détail y passait. Ce qui n'a pas manqué d'inquiéter son éditeur car, ainsi, l'auteur n'arrête pas de ne pas écrire son livre. Cela fait quelques années que Denoël guette le manuscrit... En fait, loin de parasiter le livre à venir, le journal en ligne l'a stimulé car il fonctionne comme un blog, avec ce que cela suppose d'interactivité : "Certains lecteurs m'ont parfois même apporté des informations qui m'avaient échappé, d'autres m'ont indiqué des pistes à creuser. Il y a là un véritable échange entre l'auteur et des futurs lecteurs, tous reliés par une même attente, celle de la parution", dit-il.
Avant de se lancer en ligne (http://uneteboulevardrothschild.blogspot.com), Gilles Rozier, lui, avait déjà tenu un journal de voyage traditionnel, en publiant Fugue à Leipzig (Denoël, 2005). C'est dans le même esprit qu'il a donc ouvert en juin le blog Un été boulevard Rothschild, adresse de l'Institut français de Tel-Aviv. L'action se situe là entre le 27 juin et le 25 septembre 2008. Le narrateur y est en résidence afin d'y poursuivre l'écriture du roman qui deviendra D'un pays sans amour, à paraître chez Grasset. Mais que ce soit sur papier ou sur écran, La Mémoire du chien de Francis Marmande (Fourbis, 1993), récit d'un voyage au Vietnam, était son modèle avoué.
Les dessous d'une oeuvre
Outre l'envie de faire pénétrer le lecteur dans son atelier, une seule et même intention l'animait : rendre compte d'une expérience intime - celle d'un individu un peu perdu dans une ville qui lui est étrangère, même s'il en connaît la langue - tout en transmettant une vision de la ville et du pays. Il s'est résolument focalisé sur des sujets culturels, ou liés à la vie quotidienne israélienne ; deux ou trois billets sur environ quatre-vingts abordent des sujets politiques. Il n'a ressenti aucun parasitage d'une écriture sur l'autre, consacrant l'essentiel de son temps au roman et les interstices au journal : "C'est une forme qui ne demande aucune préparation psychologique préalable, alors qu'il faut une sorte de rituel pour se glisser dans l'écriture romanesque." Qui sait si ce type de "journal d'un livre" ne va pas donner naissance à un genre en soi. En ligne, bien sûr.
Les dessous d'une oeuvre, c'est bien ; mais l'oeuvre elle-même, c'est mieux. D'un pays sans amour, c'est pour la prochaine rentrée littéraire. Jacques Rigaut, c'est pour bientôt, un jour, certainement. Pour Le Docteur Faustus et Les Faux-Monnayeurs, c'est quand vous voulez.
Pierre Assouline
LE MONDE DES LIVRES du vendredi 8 juillet 2011
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