10.8.08

Death Be Not Proud


Le 5 août 2008, Jérome Datin sur le ferry entre l'île de Korcula et Lastovo.
Photo by Tristan Ranx


Jérome était un lecteur du blog Rigaut. Je le croisais souvent dans la nuit parisienne, lui et sa bande de fêtards noctambules, à se serrer les coudes autour d'un verre jusqu'à plus soif, jusqu'à point d'heure. Il m'accueillait avec ce sourire aux lèvres qui ne le quittait jamais en m'offrant un verre, arrivé comme par miracle dans sa main, puis invariablement me demandait où j'en étais dans mon travail sur J.R. Derrière ce sourire permanent, on pouvait distinguer la fêlure, percevoir une hypersensibilité qui vous allait droit au coeur. Il y a des rires tragiques derrière lesquels se cachent les larmes. Au-delà du grand gaillard bout-en-train, il y avait un véritable dandy, un autre feu follet, avec cette grande élégance du coeur qui le caractérisait. Rest In Peace.


"Jérome Datin est mort le 6 août 2008 dans l'île de Lastovo, un archipel situé entre Split et Dubrovnik. Il a été victime d'une chute mortelle au passage d'une digue. Son corps repose à l'institut médico-légal de Dubrovnik avant son rapatriement et son inhumation dans la ville de Caen." (Tristan Ranx)

E-mail de Milan Neumann reçu le 13 août :

Jean Luc,

je te transmets un extrait d un échange que je viens d'avoir avec son ex à propos de la musique. Tu avais vu juste.

"La musique à laquelle je pensais est une gymnopédie de Satie: c'était il y a quelque temps, on était dans ma chambre de bonne, et j'ai mis cette musique. Je me suis allongée à côté de lui, et au milieu du CD je me suis tournée vers lui et il avait des larmes qui coulaient. C'est tout."


Le blog de Jérome

Une page posthume sur Facebook

9.8.08

Lectures (bis)




"Il n'est de nihilisme plus systématique que celui du junkie en Amérique." (Alexandrer Trocchi)

5.8.08

28.7.08

Fragrances




Quand on connaît la vie de Rigaut, on s'aperçoit que le film de Louis Malle fourmille de détails biographiques...Je sais que le cinéaste, avant de réaliser "Le Feu follet", avait rencontré des personnes qui avaient connu J.R. comme par exemple Jacques Porel. J'ai cherché dans le fonds d'archives Louis Malle à la BIFI des notes d'entretiens, j'ai aussi interrogé les personnes qui s'occupent de la NEF, sa maison de production, en vain. Mon seul espoir aujourd'hui de retrouver ces notes car je suis persuadé qu'elles dorment quelque part, c'est de contacter un ayant droit du cinéaste,comme son neveu parfumeur qui pourra peut-être m'indiquer une piste...



"Frédéric Malle vivait déjà à New York avec sa famille. Rien de tel pour déclencher une nouvelle chimie du manque, de frustration de Paris qu’il soignait parfois en regardant des films. Un beau jour, en visionnant, Feu Follet (1963) de Louis Malle , il eut cette vision soudaine de son futur parfum. Paris lui manquait. Lui manquait cet homme intemporel, que ce film très identitaire lui délivra dans un choc.Détail plus que troublant, Frédéric Malle portait ce jour là le même costume que le héros du film (Maurice Ronet en chevrons blanc et noir). Ainsi naquit French Lover. Et surtout ne bougez pas, le film va se débobiner : noir et blanc, tonalités beiges, ambiance jazzy, la nrf Gallimard, une élégance émanant juste de la personne : « Je déteste la mode pour homme, l’élégance devrait sembler sans effort ; le parfum devrait procéder ainsi, ne jamais déguiser mais dessiner»."

Source : le blog du critique gastronomique François Simon

23.7.08

Agenda




"Gros plan de ses mains sur le liteau de la cheminée. Il prend son chapeau melon miniature qu'il élève vers son visage et le pose sur sa bouche, puis sur l'oeil gauche tel un monocle. Réflexion de lui sur la glace où est inscrit "23 JUILLET". Puis il met le chapeau sur le haut d'une lampe. Ensuite nous suivons ses mains jouant avec une miniscule poupée-bilboquet de bois posée sur un disque. (Plan flash sur la jaquette : c'est un microsillon d'Erik Satie.)"

Extrait du scénario Le Feu Follet

22.7.08

The Fire Within



Sortie du Feu follet dans sa version anglophone...une version que l'anglomane J.R. aurait appréciée.

Synopsis

After garnering international acclaim for such seminal crowd-pleasers as The Lovers and Zazie dans le métro, Louis Malle gave his fans a shock with The Fire Within (Le feu follet), a penetrating study of individual and social inertia. Maurice Ronet (Elevator to the Gallows), in an implosive, haunted performance, plays Alain Leroy, a self-destructive writer who resolves to kill himself and spends the next twenty-four hours trying to reconnect with a host of wayward friends. Unsparing in its portrait of Alain’s inner turmoil and shot with remarkable clarity, The Fire Within is one of Malle's darkest and most personal films.


Special Features

- New, restored high-definition digital transfer
- Archival interviews with director Louis Malle and actor Maurice Ronet
- Malle's Fire Within, a new video program featuring interviews with actor Alexandra Stewart and filmmakers Philippe Collin and Volker Schlöndorff
- Jusqu'au 23 Juillet, a 2005 documentary short about the film and its source novel Le feu follet, by Pierre Drieu la Rochelle, featuring actor Mathieu Amalric, writer Didier Daeninckx, and Cannes festival curator Pierre-Henri Deleau
- New and improved English subtitle translation
- PLUS: A booklet featuring new essays by critic Michel Ciment and film historian Peter Cowie


Film Info


1963
108 minutes
Black and White
1.66:1
Anamorphic
French


About the Transfer

The Fire Within is presented in its original aspect ratio of 1.66:1. On standard 4:3 televisions, the image will appear letterboxed. On standard and widescreen televisions, black bars may also be visible on the left and right to maintain the proper screen format. This new high-definition digital transfer was created on a Spirit from the original 35 mm camera negative. Thousands of instances of dirt, debris, and scratches were removed using the MTI Digital Restoration System. To maintain optimal image quality through the compression process, the picture on this dual-layer DVD-9 was encoded at the highest possible bit rate for the quantity of material included.

Cast


Alain Leroy Maurice Ronet
Lydia Léna Skerla
Ms. Farnoux Yvonne Clech
d’Averseau Hubert Deschamps
Dr. La Barbinais Jean-Paul Moulinot
Mrs. La Barbinais Mona Dol
Moraire Pierre Moncorbier
Charlie, the barman René Dupuis / Dupuy
Milou Bernard Tiphaine
Dubourg Bernard Noël
Fanny Ursula Kubler
Jeanne Jeanne Moreau
Urcel Alain Mottet
François Minville François Gragnon
Jérôme Minville Romain Bouteille
Cyrille Lavaud Jacques Sereys
Solange Alexandra Stewart
Maria Claude Dechamps
Brancion Tony Taffin
Frédéric Henri Serre

Credits

Director Louis Malle
Producer Alain Queffelean
Screenplay Louis Malle
Based on the book Le feu follet by Pierre Drieu la Rochelle
Cinematography Ghislain Cloquet
Editor Suzanne Baron
Sound recordist Guy Villette
Collaborating director Philippe Colin
Assistant director Volker Schlöndorff

19.7.08

JUST A SUICIDE AT MY BUTTONHOLE






Jérôme-David Suzat A.K.A Cheval Blanc a enregistré ce morceau en juillet 2002. Une chanson où l'on parle de suicide à la boutonnière...çi-dessous les paroles écrites par Victoria Davis :

FACES PUSH OUT OF TREES
VOICES GROWING
FROM THEIR
HOLLOW EYES
ORBS AS DEEP
AND AS BLACK
AS MY THROAT
THEY SEEM TO CRY
BUT DO I LIE
IF SAY IT COULD BE SINGING
SILENCE OCCURS IN BROKEN GLASS SHAPES
INVOLVED ARE THE CLOUDS
IN CONSTANT ESCAPE
NO SCARE NO PRIDE
JUST A SUICIDE
AT MY BUTTONHOLE
RED, LIKE THE ROSE

14.7.08

Lunette noires pour....(2)



Reçu e-mail de Nicolas qui nous apporte quelques précieuses informations sur la mystérieuse genèse des lunettes de soleil...

A propos des lunettes de soleil, voir ce qui est dit dans le wiki anglophone :

"James Ayscough began experimenting with tinted lenses in spectacles in the mid-18th century. These were not "sunglasses" as such; Ayscough believed blue- or green-tinted glass could correct for specific vision impairments. Protection from the sun's rays was not a concern of his. Yellow/Amber and brown-tinted spectacles were also a commonly-prescribed item for people with syphilis in the 19th and early 20th centuries because of the sensitivity to light that was one of the symptoms of the disease.


Modern developments
In the early 1900s, the use of sunglasses started to become more widespread, especially among the pioneering stars of silent movies. It is commonly believed that this was to avoid recognition by fans, but the real reason was they often had perennially sore eyes from the powerful arc lights that were needed due to the extremely slow speed film stocks used. The stereotype persisted long after improvements in film quality and the introduction of ultraviolet filters had eliminated this problem. Inexpensive mass-produced sunglasses were introduced to America by Sam Foster in 1929. Foster found a ready market on the beaches of Atlantic City, New Jersey, where he began selling sunglasses under the name Foster Grant from a Woolworth on the Boardwalk."


Article je pense éclairant qui tend plusieurs branches, et m'a d'ailleurs fait penser au fameux tableau de Giorgio de Chirico (image ci-jointe) "Portrait prémonitoire de Guillaume Apollinaire" peint en 1914, image envoûtante, mais ici s'agit-il plutôt de lunettes opaques d'aveugle ?

12.7.08

Lunettes noires pour nuits blanches



"Le seul moyen de parler de rien est d'en parler comme de quelque chose."
(Samuel Beckett, Watt)


Echange d'e-mails entre Tristan Ranx et votre serviteur.

TR.
"In the 1920s, Sam Foster introduced the sunglasses to the American public. At that time the lenses were beginning to be manufactured to protect the eyes from the sun. Sam Foster began selling sunglasses in Atlantic City, NJ, and slowly but surely ensuring their popularity."

Les premières lunettes de soleil furent vendues par Sam Foster a Atlantic city dans les années 1929: les lunettes de Rigaut sont donc des Sam Foster.


JLB
le problème c'est que la photo où l'on voit Rigaut avec ses lunettes noires date
de 1921 ou 1922.... donc ce ne sont pas des Sam Forster et ce n'est pas lui qui est l'inventeur des sunglasses. Rigaut était vraiment un précurseur...

TR
C'est dément ça ? Rigaut porte des lunettes de soleil 7 ans avant leur invention... Obligé de reconnaitre que Foster n'a pas inventé la lunette de soleil ! C'est qui ? c'est passionnant comme mystère...

JLB
Quant aux lunettes de soleil,je suis bien incapable de dire qui en a été l'inventeur. Il faut que j'envoie la photo de Rigaut à ce site de lunettes Vintage, peut-être pourront-ils me mettre sur une piste??


TR
"La première paire de lunette de soleil a été inventée en 1752 par James Ayscough. Malgré cela elles n'ont été populaires que vers 1930. En 1929, Sam Foster vend la première paire de lunettes de soleil Foster Grant dans son magasin situé près des plages d'Atlantic City, dans le New Jersey. En moins d'une année, tout le monde veut ce nouvel objet sur le nez !"

Le mystère s'épaissit : Rigaut est véritablement un précurseur dans ce domaine... Je pense que l'on doit considérer Rigaut comme l'inventeur des lunettes de soleil "modernes" puisqu'il en porte sans que personne d'autre n'en produise à cette époque... A t-il déposé un brevet dans les années 1920 ?

TR
Jean Luc,
je crois avoir trouvé la solution des lunettes de soleil de Rigaut... Les sunglassess grand public furent diffusé en 1929-30. Par contre les alpinistes utilisaient cet accessoire fabriqué spécialement par des artisans. Si Rigaut avait l'habitude d'aller en Suisse par exemple, il a très certainement acheté des lunettes d'alpinistes la bas... C'est dans l'histoire de l'alpinisme qu'il faut chercher l'origine de ce mystère... pas dans l'histoire des lunettes de soleil...quoiqu'il en soit l'utilisation qu'il en fait est en avance sur son époque !

JLB
Bien vu...:) En plus ses lunettes ressemblent à des lunettes d'alpinistes, il ira en Suisse en 1926 après son mariage avec Gladys pour ses beaux-enfants... avant je ne sais pas, il faudrait trouver d'autres portraits d'écrivains de ces années-là avec des lunettes sur le nez...

11.7.08

Lectures et encouragements



"Cher Jean-Luc,
Eh bien c'est excellent ces premiers chapitres.
Vous avez parfaitement réussi à donner corps, dès
le début, au personnage de J.R. et puis les
correspondances que vous avez exhumées sont
passionnantes (...) Bref, j'ai hâte de lire la suite. (...)"


J'attendais avec appréhension la réaction de mon éditeur. J'ai toujours douté et je douterai toujours. L'immense joie de recevoir ce courrier après ces années de travail, un courrier qui me donne du courage pour continuer le labeur rédactionnel. Voici un soutien qui tombe vraiment à pic...

4.7.08

Agence Générale du Suicide



Le suicide d'une septuagénaire lasse de la vie, assisté et médiatisé par un défenseur actif de l'euthanasie, suscitait mardi l'indignation en Allemagne où le parlement est saisi d'un projet de loi contre l'aide au suicide.


Bettina S., 79 ans, a mis fin à ses jours samedi à son domicile de Würzburg (ouest) en avalant une potion létale, trois verres d'un mélange de tranquillisants et de chlorure de potassium, des substances qu'elle s'était elle-même procurées.

Elle avait contacté en avril l'ancien ministre de la Justice de l'État régional de Hambourg (nord), Roger Kusch, qui dirige une association de défense de l'euthanasie.

Après plusieurs entretiens avec cette femme, M. Kusch l'a soutenue jusqu'au bout dans sa démarche.

Devant la presse, il a montré lundi une partie des vidéos tournées lors de ses entretiens avec la dame: elle y explique ses difficultés à s'occuper d'elle-même, sa crainte de finir ses jours dans une maison de retraite, dit préférer en finir dès à présent et souhaiter que les lois soient révisées pour permettre l'euthanasie.

«Je ne peux pas dire que je souffre», précise Bettina S., ancienne employée d'une clinique pédiatrique.

Sa mort a été filmée par la caméra de M. Kusch, qui, pour se protéger contre toute accusation d'euthanasie active punie par la loi allemande, n'était toutefois plus dans l'appartement au moment où la vieille dame a expiré.

L'affaire a suscité une avalanche de réactions, dans un pays que l'expérience du nazisme et de ses pratiques eugéniques a rendu extrêmement méfiant envers l'euthanasie.

Des responsables politiques, religieux et médicaux ont tiré à boulets rouges sur le «suicideur», une personnalité controversée, ancien membre de la CDU d'Angela Merkel.

À fortiori parce que M. Kusch a reconnu n'avoir rien fait pour dissuader la retraitée de se suicider. «Cela n'est pas dans ma façon de voir», a-t-il déclaré.

Au contraire, il a posé les trois verres au contenu fatal sur la table de nuit, avant de quitter l'appartement où la mort allait être filmée.

Tout comme des responsables catholiques, l'Eglise protestante a dit son «horreur» et son «incompréhension».

C'est «malade et inhumain», a estimé la ministre de la Justice de Bavière (sud), Beate Merk, tandis que le président de l'Ordre des médecins, Jörg-Dietrich Hoppe, qualifiait Roger Kusch de «cynique arrogant».

La chambre haute du parlement (Bundesrat) doit débattre vendredi d'un projet interdisant toute aide «commerciale» ou «organisée» au suicide par des associations ad hoc, telles que Dignitas en Suisse.

Ce projet, préparé bien avant l'affaire Kusch par trois Länder (Etats régionaux), la Hesse, la Sarre et la Thuringe, désormais soutenus par la Bavière et le Bade-Würtemberg, prévoit jusqu'à trois ans de prison.

«La mort ne saurait devenir une offre de services», a estimé le ministre de la Justice du Bade-Würtemberg (sud-ouest), Ulrich Goll, en dénonçant une exploitation de «la peur de souffrir».

Les initiateurs du projet de loi au Bundesrat pourraient toutefois le retirer de l'ordre du jour au dernier moment, pour le remanier, si son adoption en l'état n'était pas certaine.

M. Kusch est l'inventeur d'une «machine à se suicider» permettant d'appuyer soi-même sur un bouton pour s'administrer le contenu de deux seringues. Son association affirme avoir été contactée par une centaine de personnes intéressées par la «machine à se suicider» présentée en mars.

Source : Agence France-Presse Berlin

1.7.08

Le dilemme du portefeuille



Troublante mésaventure vécue à New York. Alors que nous nous engouffrons dans un taxi jaune, nous trouvons sur la banquette arrière un portefeuille bourré d'euros et de dollars. Immédiatement, le classique dilemme du portefeuille trouvé se pose à nous. Signaler cette trouvaille au chauffeur? mais que fera-t-il lui-même? la tentation de garder l'argent (nous sommes en fin de séjour et donc passablement désargentés) et de mettre les papiers dans une boîte aux lettres, etc. Un dilemme auquel les dadas seront confrontés lors d'une réunion dans un bar parisien. Desnos, entre autres, a raconté cette dispute autour de l'emploi d'un portefeuille trouvé. Selon Desnos, Rigaut voulut dépenser en boissons le contenu du portefeuille. Finalement, c'est Eluard qui rapporta le portefeuille au patron du café qui le rendit à son propriétaire, un de ses employés. Picabia accusa Breton, dans la revue 391, d'avoir volé le portefeuille. La rupture entre les dadaïstes était consommée, Breton resta longtemps fâché avec Eluard. Quant à Jacques Rigaut, il s'inspira de cette brouille pour écrire un de ses plus longs textes dans lequel un certain E.L. trouve une sacoche remplie d'argent à l'arrière d'un taxi : "Le portefeuille trouvé dans un taxi était plus qu'une image commode pour lui figurer la chance, mais une idée fixe, tellement qu'il n'y avait pas de matin qu'il ne jouât à pile ou face si la journée qui commençait allait bien être celle où il trouverait le portefeuille." (Jacques Rigaut)

Pour finir, nous avons décidé de garder avec nous le portefeuille pour le rendre à sa propriétaire, une Italienne de Gênes. Après quelques recherches on line, nous avons trouvé les coordonnées de son mari. Le dénouement est proche...

27.6.08

Entretien posthume avec un dandy magnifique


Albert Cossery par Sophie Daret

« Pourquoi continuer à écrire, j’ai tout dit dans mes livres, à quoi ça sert de se répéter, il n’y a pas assez d’adjectifs pour décrire l’humanité. » En 1999, avec la publication de son dernier livres Les couleurs de l’infamie, Albert Cossery écrivain-culte égyptien et francophone mettait un point final à son œuvre. Ce jeune homme de 95 ans, dandy et solitaire, amoureux des femmes, est mort au pied de son lit à l'hôtel La Louisiane où il vivait depuis 1945 et où rien ne venait troubler son sommeil jusqu’à midi. Si l’auteur des Hommes oubliés de Dieu n’a écrit que huit livres en une vie, c’est, comme il le disait lui-même, qu’il avait passé cette vie là à s’amuser. On ne lui reprochera pas cette vie comme une fête permanente et cette œuvre littéraire peu prolixe, car l’essentiel a été dit et merveilleusement écrit. En hommage, un entretien réalisé avant qu’un cancer du larynx le privant de ses cordes vocales ne condamne cet immense écrivain au silence.

Pourriez-vous me parler de votre enfance ?

Albert Cossery : Enfant, au Caire, je suis allé d’abord dans une école française, ensuite au lycée français, mais j’avais des grands frères qui étaient chez les pères jésuites et qui étaient des intellectuels. Je n’ai jamais lu un livre d’enfants, mais j’ai lu Dostoïevski, Stendhal, enfin tous les classiques, à l’âge de 10 ans, parce que les livres étaient là, à ma portée, j’ai eu cette chance. Tandis qu’aujourd’hui on regarde Dorothée à cet âge là. Vous voyez la différence.
C’est comme ça que je suis devenu écrivain. Je n’ai pas décidé un jour d’être écrivain, j’écrivais des nouvelles dès l’âge de 10 ans, d’après les films que je voyais.

Vos parents étaient-ils Egyptiens ?

A.C. : Oui. Je suis Egyptien, ma famille est en Egypte. Je ne suis pas venu en France pour trouver du travail, ni un passeport. Je suis venu à Paris en 1945, j’ai pris le premier bateau et je suis arrivé le 6 octobre 1945.

Mais quand vous êtes venu à Paris pour la première fois, à 17 ans, c’était pour continuer vos études ?

A.C. : Oui, mais je n’ai rien étudié, vous n’avez pas besoin d’étudier pour écrire.

Vous vous trouviez dans la situation de Teymour, le héros de votre livre, Un complot de saltimbanques

A.C. : Oui ; je n’invente rien.

A 27 ans, en 1940, vous publiez au Caire votre premier livre, un recueil de nouvelles : Les hommes oubliés de Dieu.A.C. : Oui, mais c’était écrit bien avant, j’avais écrit ces nouvelles à l’âge de 18, 20 ans.

Pour cette publication, vous avez cherché un éditeur ?

A.C. : Non, je n’ai jamais cherché un éditeur. Ce ne sont pas les éditeurs qui manquent, ce sont les textes. Vous savez, j’ai été imprimé chez différents éditeurs, qui ne gagnent pas un sou avec moi ; allez savoir pourquoi, c’est assez drôle. Ce premier livre est paru en français, en anglais, et en arabe ; c’est pourquoi il a été tout de suite réédité en Amérique à la fin de la guerre.

Grâce à Henry Miller ?

A.C. : C’est Lawrence Durrel qui a envoyé le livre à Henry Miller en Amérique.

Quand on voit la situation actuelle [procès public d’homosexuels] en Egypte, actuellement, ce recueil de nouvelles n’était-il pas déjà corrosif voire subversif pour l’époque ?

A.C. : Si. Au début, certaines de ces nouvelles sont parues dans une revue littéraire, et le censeur ne se rendait pas compte qu’une nouvelle pouvait être subversive ; quand il s’est rendu compte de ce que c’était, ça a été censuré.

Et maintenant ?

A.C. : Non, puisqu’il y a eu un film qui a obtenu beaucoup de succès d’ailleurs, réalisé par une femme cinéaste égyptienne, d’après mon livre Mendiants et orgueilleux.

Votre langue d’écriture ?

A.C. : C’est le français malheureusement, étant donné que je voulais écrire et que j’écrivais en français. Mais, vous savez je suis un écrivain égyptien qui écrit en français. Il y a des tas d’écrivains indiens qui écrivent en anglais, Monsieur Conrad est polonais et il écrit en anglais.

Quels rapports aviez-vous à l’époque avec les écrivains et les intellectuels égyptiens ?

A.C. : On était une dizaine peut-être ; le Caire avait 2 millions d’habitants, maintenant il y en a 16 millions [dont la moitié de pauvres]. Donc, ce n’était pas la même chose, vous pouviez rencontrer les gens facilement. Maintenant, il y a des endroits que je ne connais pas, ce sont des villes nouvelles qui ont pris sur le désert.

Quelle ambiance régnait-il au Caire dans ces années-là ?

A.C. : C’était le paradis terrestre. C’est toujours le paradis terrestre, parce que, au Caire même avec 16 millions d’habitants, les gens rigolent. Vous savez l’Egypte a le peuple le plus spirituel de la terre : ils se foutent de tout. Il y a toujours trois, quatre blagues qui sortent par jour. Beaucoup de mes amis français sont encore en Egypte parce qu’ils s’amusent. Le Caire est une capitale extraordinaire et terrifiante

Comment s’est passé la réédition de vos livres ?


A.C. : Vous croyez que moi, qui me lève à midi, j’ai le temps de téléphoner à qui que ce soit pour demander quelque chose. Mes livres sont traduits dans toute l’Europe parce qu’on m’a téléphoné, parce qu’on m’a écrit.

Le sexe tient une place importante dans vos récits.

A.C. : Je ne crois pas aux histoires d’amour. La tendresse, oui. Les gens ont besoin d’histoires d’amour au cinéma ou à travers des romans. Comment peut-on croire que ça va durer toute une vie ? Un homme croit avoir séduit une femme, quelle prétention, ça aurait pu être un autre homme que lui, c’est juste une question de circonstances. La parole est une arme de séduction très efficace, le physique n’a rien à voir, un bossu a lui aussi toutes ses chances. Vous savez, dans ma vie, j’ai fait l’amour au moins avec trois mille femmes ; heureusement qu’il n’y avait pas cette maladie, sinon je serais mort. C’étaient des jeunes filles, c’est elles que j’aime, elles ne pensent pas à l’avenir et elles n’ont pas rencontré encore beaucoup de crétins.

Dans la plupart de vos livres, la prise de conscience est importante. Ainsi le policier Nour El Dime, à la fin de Mendiants et orgueilleux, donne sa démission et décide de vivre en mendiant.

A.C. : Hé oui, parce qu’il voit que les autres qu’il poursuit sont heureux de vivre et que lui a des problèmes, comme la plupart des gens qui travaillent et qui ont des problèmes tandis que les marginaux n’ont aucun problème. Mais vous savez, tout ça est écrit en toutes lettres. La vie de quelqu’un n’a aucun intérêt, surtout la mienne, parce que je suis dans mes livres. A chaque ligne, on voit très bien ce que je pense, c’est pourquoi d’ailleurs je n’écris pas un livre chaque année. Il n’y a pas une phrase qui ne signifie pas quelque chose. Les personnages disent ce que j’ai envie de dire. Je me fous de la célébrité et devant qui être célèbre ? Tout est dans mes livres. Je n’invente rien.

Comment travaillez-vous ?

A.C. : En marchant. J’adore marcher. Je regarde la télé ; quand mes amis me le reprochent, je leur dis : c’est pour m’indigner devant toute cette connerie.


Propos recueillis par Jean-Luc Bitton


"On l'a retrouvé mort, couché par terre dans sa petite chambre d'étudiant de l'Hôtel de la Louisiane, qu'il occupait depuis plus d'une cinquantaine d'années. Dans un sursaut de pudeur ou d'orgueil, deux mots qui le caractérisent, il avait pris le temps, avant de s'éteindre, de revêtir d'une couverture son corps amaigri. Comme s'il avait voulu se rendre présentable à ceux qui le découvriraient. (...)"
(Georges Moustaki dans le Monde du vendredi 27 juin 2008)

23.6.08

Albert Cossery (Le Caire, 3 novembre 1913 - Paris, 22 juin 2008)






« Le pittoresque l'ennuyait. Il avait un mépris inné pour toute cette humanité remuante et férue de voyages qui semblait courir derrière le bonheur mais, en fait, n'arrivait qu'à tourner en rond, inapte à saisir autre chose qu'une vérole de plus ou de moins. Ce mépris découlait d'un instinct profond et non d'une attitude visant à la critique sociale ; il y avait longtemps que la réforme de ses contemporains avait cesser de l'intéresser. Il avait mieux à faire. Le combat qu'il menait était son combat personnel, journellement renouvelé, et ne tendait qu'à détourner à son profit une parcelle de cette joie égarée parmi les hommes, souvent imprévisible et méconnaissable. Avec cette éthique simple, essentiellement réaliste, il parvenait à être parfaitement heureux et, de plus, n'importe où ; il n'y avait pas pour lui d'endroits spécialisés dans le bonheur. » (Un Complot de saltimbanques, Albert Cossery)

9.6.08

New York (bis)




"Je vous envoie un peu de miel de ma lune." (Lettre de Jacques Rigaut à Jacques-Emile Blanche)

7.6.08

Emmanuel Bove (1898-1945)

Lectures



Au sommaire de lunapark (printemps 2008), la toujours passionnante revue éditée par Marc Dachy, un long article de Michael Hays : "Dada sans profit, le cas exemplaire de Jacques Rigaut". L'auteur développe des thèses intéressantes en faisant un rapprochement entre Bataille et Rigaut et considérant la vie de J.R comme une métaphore économique dont la dépense ultime (et la plus coûteuse) serait son suicide. Nouvelles du front : ai achevé les trois premiers chapitres de la bio : Les origines, Enfance & adolescence, La Grande Guerre. Rigaut démobilisé quitte Lyon pour Paris où l'attend l'explosion dada...

1.6.08

Vendez tout! (3)




Enquête sur le mystérieux acheteur du "Manifeste du surréalisme"

Qui est donc Gérard Lhéritier, l'acquéreur du Manifeste du surréalisme, d'André Breton, et de huit autres trésors du chef de file du mouvement surréaliste, pour la somme de 3,6 millions d'euros ? Une semaine après la spectaculaire vente chez Sotheby's, à Paris, le 21 mai, la question "tracasse" encore Marcel Fleiss, de la galerie parisienne 1900-2000. Grand connaisseur de l'oeuvre de Breton, le galeriste était aussi étonné que les autres experts en découvrant le nom de l'enchérisseur qui a emporté la mise, au terme d'une bataille acharnée.


Gérard Lhéritier, quinquagénaire rond et affable, n'est ni un passionné de l'écriture automatique, ni un habitué des cercles institutionnels. Mais un collectionneur et homme d'affaires aussi discret qu'efficace. Ancien cadre dans l'assurance, il a commencé par s'intéresser aux timbres, puis aux lettres autographes. Il dirige aujourd'hui la société Aristophil, spécialisée dans l'expertise, l'achat et la vente de manuscrits et de lettres, et forte d'un chiffre d'affaires de 42 millions d'euros en 2007 ; il a fondé en 2004 le Musée des lettres et manuscrits à Paris, sans aide publique, chose rarissime en France.

Depuis le 28 mai, les écrits d'André Breton trônent dans l'établissement privé situé rue de Nesle, à Saint-Germain-des-Prés, sous une imposante vitrine pyramidale. D'un côté, le Manifeste de 21 pages, seul manuscrit complet connu à ce jour ; de l'autre, celui de Poisson soluble et ses cahiers préparatoires. "Le dernier record concernant un manuscrit remonte à 2001 avec Voyage au bout de la nuit, de Céline, adjugé pour l'équivalent de 2 millions d'euros", rappelle Thomas Bompard, de Sotheby's.


RETOUR SUR INVESTISSEMENT


Gérard Lhéritier préparait le terrain "depuis trois mois". "On a mobilisé des investisseurs et des entreprises pour être prêts le moment venu, explique-t-il, tout en refusant de livrer le nom de ses partenaires. J'étais persuadé qu'une institution allait le préempter. Quand on a passé la barre de 2,5 millions d'euros, on a repris espoir." La Bibliothèque littéraire Jacques-Doucet, qui conserve entre autres le fonds Breton, avait préempté le Manifeste dans la limite de 740 000 euros. "Ces manuscrits sont évidemment à la disposition de toutes les institutions", souligne M. Lhéritier.

Personne ne sait vraiment comment sa petite entreprise fonctionne. "Une chose est sûre, il est devenu l'un des plus gros acheteurs et a fait monter les prix. Il fait vivre le milieu", souligne Jacques Benelli, expert en livres anciens près la cour d'appel de Paris. Il s'interroge toutefois : "Quelqu'un qui engage de telles sommes attend un retour sur investissement. Qui nous garantit que le musée ne sera pas vendu un jour ?"

Drôle de lieu que ce musée. Installé dans un bâtiment du XVIIe siècle, il présente, sur une surface assez restreinte, quelque 400 lettres et manuscrits, dont certains sont prestigieux. L'on trouve ainsi un document classé "Trésor national", Cellulairement, de Paul Verlaine, ou encore des pages de calculs d'Albert Einstein. De nombreuses disciplines sont embrassées, au risque d'un effet attrape-tout : l'histoire, de Charlemagne au XXe siècle - avec une prédilection pour de Gaulle, "très prisé par les seniors" -, mais aussi les grandes découvertes et les correspondances d'écrivains ou de peintres. Un espace est dédié aux écrits d'une survivante du naufrage du Titanic, Helen Churchill Candee, "dont le récit a inspiré le film de James Cameron", précise M. Lhéritier. De quoi attirer le grand public, espère-t-il.

Car la fréquentation reste très limitée avec 9 586 entrées payantes en 2007 - 16 000 si l'on intègre les groupes scolaires et autres personnes exonérées. Le musée survit grâce aux partenariats financiers. Ainsi, sur 19 000 euros de recettes mensuelles en moyenne, près de la moitié provient de mécènes qui trouvent un intérêt fiscal à investir dans l'art, le reste étant fourni par la billetterie, les ventes de la boutique et les soirées privées. M. Lhéritier a-t-il cherché à obtenir une subvention de l'Etat ? "On a invité plusieurs fois le ministère de la culture, personne n'est jamais venu", raconte-t-il en guise de réponse.

Un musée ? "Ce terme est choquant, c'est une officine à travers laquelle on fait des placements. Comme si la Bibliothèque nationale de France n'existait pas !", s'indigne Jean-Claude Vrain, libraire parisien spécialisé dans les éditions anciennes, et l'un des rares à critiquer ouvertement le personnage. "Je ne connais pas M. Lhéritier. L'important, pour nous, est que le Manifeste de Breton soit conservé en France", indique la directrice générale de la BNF, Jacqueline Sanson. M. Lhéritier annonce qu'il va demander sans délai au ministère de la culture le classement du Manifeste comme "Trésor national". "Cette fois, je suis sûr que j'aurai un retour favorable..."

Clarisse Fabre

Source : Le Monde du 30/05/08