1.6.16
14.5.16
La vie est bonne

Le docteur Henri Le Savoureux dans les années 20
Le docteur : "Alain, la vie est bonne."
Alain : "Dites-moi en quoi, docteur..."
24.4.16
Le testament de Jacques Rigaut

Nouvelle dispersion dadaïste chez Sotheby's Paris en deux salves : mardi 26 avril 2016 à 14h30 et mercredi 27 avril 2016 à 14h30. Les deux catalogues papier consacrés à ces ventes sont superbes. Ils sont consultables en ligne sur le site de l'étude Binoche et Giquello. L'exposition des lots chez Sotheby's au 76, rue du Faubourg Saint-Honoré mérite le déplacement. Il vous reste une journée pour vous y rendre : le lundi 25 avril 2016 de 10h à 20h. Je suis étonné du peu de succès de ces expositions de prévente, alors qu'elle sont ouvertes à tous. C'est pourtant une belle opportunité pour voir (et caresser) des œuvres en toute tranquillité, dans une atmosphère courtoise, loin des foules qui se pressent et se bousculent dans des musées anxiogènes. De quoi s'agit-il ici? De la vente de la bibliothèque de R. et B.L. dédiée à dada et au surréalisme. Dans son papier des Echos, Judith Benhamou-Huet nous révèle l'identité des vendeurs : R pour Régine, B. pour Bernard et L. pour Loliée. Cet ancien libraire de la rue de Seine a un goût sûr concernant les œuvres dadaïstes et surréalistes. Les collectionneurs et amateurs du genre étaient d'ailleurs présents à l'exposition de prévente. Lors de ma visite, j'y ai croisé entre autres l'Américain ès dada Timothy Baum et le Français cravanesque Marcel Fleiss. Le triptyque des suicidés de la société (Rigaut-Vaché-Cravan) se trouve parmi les 496 lots. Un portrait de Rigaut, Tzara et Breton accueille le visiteur de l'exposition. Une photographie extraite du lot 349, l'édition originale d'une anthologie poétique du surréalisme (1955) par Georges Hugnet, ornée de photographies et de manuscrits collés à l'ouvrage. Le tout est estimé à 150 000 euros! Rigaut apparaît également dans le lot 240 : un envoi autographe signé Paul Eluard, estimation : 3000 euros. Enfin, le lot 444 que j'aurais aimé acheter, estimé à 2 000 euros : le très beau tirage argentique d'époque représentant le groupe dada au complet lors du fameux événement dada en 1921 à l'église Saint-Julien le Pauvre. On y aperçoit au second rang Jacques Rigaut la cigarette au coin des lèvres, l'air narquois, malgré l'ambiance sinistre et pluvieuse. Parmi les trésors de cette vente, on trouve aussi la collection intégrale des numéros de la revue Littérature dans laquelle Rigaut a publié la majorité de ses textes, estimée à 7 000 euros.
Le meilleur pour la fin qui ne concerne pas cette vente : je viens de retrouver miraculeusement une sorte de testament littéraire probablement écrit par Jacques Rigaut quelques jours avant son suicide. Je vous en offre un extrait :
"Condamné à l'élégance,
selon un courant d'air fatal,
condamné à l'élégant désespoir des jeunes gens doués,
fait à la hauteur de mon cercueil. "
(Jacques Rigaut,
inédit)
5.4.16
Enigma
"100, 20, 12 quelques fois possible. 4 jamais.
3 indésirable (sauf la passe). 2 éventuellement pour retrouver 1. Vers 1. " Jacques Rigaut
29.3.16
Admission
Plus de dix ans après avoir débuté mes recherches, j'ai encore le plaisir de faire des découvertes...Dans une lettre retrouvée, J.R. mentionnait un séjour hospitalier, il disait vrai, les archives ont parlé... Le responsable du service m'informe que cette admission a fait l'objet d'un classement en affaire judiciaire. Quel événement a provoqué cette admission? Ivresse sur la voie publique avec arrestation et nuit de dégrisement à l’hôpital? Peut-être qu'une visite aux archives de la Préfecture de Police de Paris me permettra d'avoir une réponse. Je retrouve l'excitation de l'enquête des premières années. Seule erreur dans la fiche d'admission : en février 1925, Rigaut n'avait pas trente ans, mais vingt-six ans. Erreur volontaire de l'intéressé ?
21.3.16
Le rideau se lève, ça nous apprendra

Le rideau se lève, ça nous apprendra
Nous sommes donc allés au théâtre un samedi soir, pour assister à une représentation de la pièce Par-delà les marronniers de Jean-Michel Ribes sur le triptyque des suicidés de la société : Cravan-Vaché-Rigaut. Installés dans les fauteuils confortables de la salle Renaud Barrault, nous observons la salle se remplir peu à peu d'un public plutôt âgé, plutôt bourgeois. Cravan fera-t-il scandale devant ce parterre de lodens et de cheveux argentés? La salle est pleine, le rideau rouge se lève, ça leur apprendra. Ça commence dans les tranchées, avec des explosions d'obus et chants patriotiques. C'est Rigaut qui ouvre le bal des appelés. Vaché et Cravan le suivent de près. Des néons annoncent chaque chapitre. Après la guerre, l'amour, puis l'art et l'ennui, et enfin la mort. Des meneuses de revue ponctuent les thèmes façon French cancan. Gladys Barber et Mina Loy font des apparitions récurrentes. Les décors sont jolis et colorés. Tout était réuni pour passer un bon moment. Qui plus est avec trois excellents comédiens, pour les nommer Michel Fau (Cravan), Hervé Lassïnce (Rigaut), Maxime d'Aboville (Vaché), eh bien! bizarrement la mayonnaise post-dadaïste ne prend pas! On a frissonné un peu, quand une marionnette géante représentant le boxeur Jack Johnson a infligé une sévère correction au poète-boxeur Cravan, mais il faut bien avouer qu'on s'est pas mal ennuyé, même en essayant de se concentrer sur les jolies gambettes des meneuses de revue. On a souri tout de même en reconnaissant quelques bribes de textes des trois poètes. On était même un peu gêné pour Michel Fau quand imitant Cravan lors de sa fameuse conférence américaine, il nous montra son cul. On a fini par attendre avec impatience le dénouement mortel pour nos trois pauvres amis, en songeant que s'ils avaient été dans le public, ils n'auraient pas manqué de jeter sur la scène des tomates mûres, des œufs et de la farine, comme au bon vieux temps dada… Le rideau s'est enfin baissé, ça nous apprendra!
15.3.16
Entretien avec Jacques Rigaut
Entretien
avec Hervé Lassïnce a.k.a Jacques Rigaut
Jean-Michel
Ribes a réécrit cette pièce?
HL : C'est une pièce des années 70 qu'il a réécrite. Elle a été jouée en 1972 avec Gérard Darmon [qui interprétait Arthur Cravan, le comédien Stéphane Bouy tenait le rôle de Jacques Rigaut, Christian Delangre celui de Jacques Vaché]. C'est un théâtre particulier, il n'y a pas vraiment de situation entre les personnage, c'est une parole poétique qui est adressée au public. Les trois personnages dans la vraie vie ne se sont jamais croisés. Sur scène, on ne se parle jamais. La pièce est montée comme un cabaret. Nous sommes tous les trois en smoking blanc. Ce n'est pas réaliste, ni biographique.
HL : C'est une pièce des années 70 qu'il a réécrite. Elle a été jouée en 1972 avec Gérard Darmon [qui interprétait Arthur Cravan, le comédien Stéphane Bouy tenait le rôle de Jacques Rigaut, Christian Delangre celui de Jacques Vaché]. C'est un théâtre particulier, il n'y a pas vraiment de situation entre les personnage, c'est une parole poétique qui est adressée au public. Les trois personnages dans la vraie vie ne se sont jamais croisés. Sur scène, on ne se parle jamais. La pièce est montée comme un cabaret. Nous sommes tous les trois en smoking blanc. Ce n'est pas réaliste, ni biographique.
C'est
donc une interprétation de metteur en scène?
Nos monologues sont des montages des textes de ces trois auteurs. Par exemple, je peux très bien dire des textes écrits par Jacques Vaché, qui peuvent être mêlés à des textes de Rigaut. Ribes s'est permis d'insérer ses propres mots parmi ceux de Vaché, Rigaut ou Cravan. Nous travaillons au mot près.
Nos monologues sont des montages des textes de ces trois auteurs. Par exemple, je peux très bien dire des textes écrits par Jacques Vaché, qui peuvent être mêlés à des textes de Rigaut. Ribes s'est permis d'insérer ses propres mots parmi ceux de Vaché, Rigaut ou Cravan. Nous travaillons au mot près.
Est-ce
que vous avez eu des indications pour jouer le rôle de Rigaut?
Très peu d'informations biographiques, hormis le côté dandy. Le sujet de la drogue a été totalement évacué. C'est un monde complètement imaginaire. La femme de Rigaut, Gladys Barber apparaît tout de même, Mina Loy la femme de Cravan également. C'est une comédienne qui interprète plusieurs rôles. Il y a beaucoup de références à la Première Guerre mondiale.
Très peu d'informations biographiques, hormis le côté dandy. Le sujet de la drogue a été totalement évacué. C'est un monde complètement imaginaire. La femme de Rigaut, Gladys Barber apparaît tout de même, Mina Loy la femme de Cravan également. C'est une comédienne qui interprète plusieurs rôles. Il y a beaucoup de références à la Première Guerre mondiale.
Avez-vous
lu des écrits de Jacques Rigaut?
J'ai lu des extraits qui sont insérés dans le texte de la pièce. Ribes ne voulait pas trop qu'on se renseigne sur la vie des auteurs. C'est pas une pièce réaliste. Ribes souhaite montrer comment ces personnages ont été laminés par la société. Ce sont des drôles de types, ce ne sont pas des révolutionnaires comme leur siècle en a produit beaucoup, mais à leur manière, ils sont totalement dans la révolution.
J'ai lu des extraits qui sont insérés dans le texte de la pièce. Ribes ne voulait pas trop qu'on se renseigne sur la vie des auteurs. C'est pas une pièce réaliste. Ribes souhaite montrer comment ces personnages ont été laminés par la société. Ce sont des drôles de types, ce ne sont pas des révolutionnaires comme leur siècle en a produit beaucoup, mais à leur manière, ils sont totalement dans la révolution.
Comment
la pièce évoque la relation avec Gladys Barber?
La pièce montre clairement que Rigaut a épousé Gladys pour son argent : "Chaque Rolls Royce que je rencontre prolonge ma vie d'un quart d'heure." Je pense qu'elle l'aimait sincèrement, peut-être aussi à cause de ce qu'il représentait.
La pièce montre clairement que Rigaut a épousé Gladys pour son argent : "Chaque Rolls Royce que je rencontre prolonge ma vie d'un quart d'heure." Je pense qu'elle l'aimait sincèrement, peut-être aussi à cause de ce qu'il représentait.
Propos recueillis par Jean-Luc Bitton
Extrait :
"FINAL. Le bourgeois regarde étonné les trois
corps sans vie. Il s'approche de la meneuse de revue et des deux girls assises nonchalamment
près d'eux.
LE BOURGEOIS (ventre en avant, découvre les trois
cadavres). Oh! Oh! Oh! Qui sont ces gens?
GIRL 1. Des hommes
LE BOURGEOIS. Ah la belle réponse! Des hommes! Je
vois bien! Je ne suis pas idiot!
GIRL 2. Si…Vous êtes idiot.
LE BOURGEOIS. Ah! Ah! Bon! Et ils s'appellent
comment ces braves gens?
GIRL 1.Arthur Cravan
LE BOURGEOIS. Drôle de nom.
LA MENEUSE DE REVUE. Jacques Rigaut et Jacques
Vaché.
LE BOURGEOIS. (souriant) Vaché! Ah! Ah! A-t-on idée
de s'appeler Vaché! Vaché! Vaché comme porcher….? Ils sont morts, n'est-ce pas?
GIRL 2. Non.
LE BOURGEOIS. Comment, non? Trois cadavres! Je ne
suis pas fou quand même!
GIRL 1. Non…ça, vous n'êtes pas fou…
LE BOURGEOIS. Alors s'ils ne sont pas morts, où
sont-ils? Ah! Ah!
LA MENEUSE DE REVUE. Regardez… Vous voyez au loin
les marronniers…
LE BOURGEOIS. Ah oui…
GIRL 1. Derrière ces marronniers, il y a d'autres
marronniers et derrière, il y a encore des marronniers qui cachent une forêt de
marronniers, et bien…
LE BOURGEOIS. Eh bien?
GIRL 2. Eh bien ils sont par-delà les marronniers.
Le thème de l'Amour s'égrène au piano tandis que
Cravan, Vaché et Rigaut se relèvent lentement. Ils vont tous les trois s'asseoir
sur les chaises qu'ils occupaient au début de la pièce, regardent le public
avec un détachement souverain tandis que le noir se fait sur scène."
Par-delà
les marronniers Revu(e), Jean-Michel Ribes, Actes Sud-Papier,
2016. 13 euros
PAR-DELÀ
LES MARRONNIERS
REVU(E)
texte
et mise en scène : Jean-Michel Ribes, avec : Maxime d’Aboville, Michel Fau,
Hervé Lassïnce, Sophie Lenoir, Alexie Ribes, Stéphane Roger, Aurore Ugolin
15
MARS - 24 AVRIL 2016 Théâtre du Rond-Point
2.3.16
Le retour aux livres (2)

On
oublie souvent que le biographe a également une vie et que cette vie n'est pas
de tout repos. Comme tout un chacun, le biographe doit faire face à l'adversité
commune de cette existence, à la bêtise ambiante, dont la toxicité n'a jamais
été aussi redoutable qu'aujourd'hui. Toutes ces petites et ridicules
"choses de la vie" qui semblent se liguer contre le biographe pour
lui faire perdre son précieux temps qui est déjà bien gaspillé par toutes les
activités chronophages que lui offre le monde moderne, sans oublier le combat
quotidien contre son pire ennemi : la
tendance naturelle de l'être humain à la procrastination. Bref, depuis des
mois, les livres offerts, achetés ou reçus en service de presse s'accumulent
sur ma table de chevet, sans avoir pris le temps de les évoquer sur ce blog.
On
se lance dans le désordre. (Bis Repetita Placent)
ACTE
1
Commençons
par ce "Fils de Chien" de Vladimir Slepian, un texte court et
intense, qui a été publié dans la revue "Minuit" en 1974, réédité
aujourd'hui par la (bonne maison) des Editions du Chemin de fer. L'intrigue est
lapidaire : le narrateur ne cesse d'avoir faim et désire devenir un chien.
C'est un texte à lire à voix haute, violent comme une claque au visage, proche
de la "mastication verbale" du poète Tarkos ou encore de
l'autodérision de Beckett. Un texte anthropomorphique, mais également
autobiographique, puisque selon la brève notice biographique imprimée en
postface, son auteur "est mort de faim à Paris dans une rue de
Saint-Germain-des-Prés, en 1998." A la fin du XXème siècle, dans le
triangle germanopratin Flore-Lipp-Deux Magots, on pouvait donc mourir de faim
dans l'indifférence générale, après avoir été adoubé par Gilles Deleuze et
Félix Guattari. "Fils de chien" est le seul texte paru de Vladimir
Slepian. A ce jour, aucun autre de ses écrits n'a été retrouvé. Dommage.
Extrait
: "Je suis un homme, si vous voulez. /Oui, merde ! Un homme. / Un homme
comme vous, avec tous ces trucs que vous faites, même si je ne les comprends
pas. / Si je n'étais pas un homme, alors qu'est-ce que je pourrais être ? / Un
chien ?"
ACTE
2
Je
vois rarement le journaliste et écrivain Bernard Morlino, mais je le considère
comme un ami. La véritable amitié ne s'embarrasse pas du quotidien. Nous communiquons principalement par mail et à
l'instar de Blaise Cendrars, l'amputé du bras droit, Bernard signe toujours sa
correspondance numérique par "Ma main amie". En amitié, littéraire
entre autres, Bernard Morlino s'y connaît. Il fut l'ami d'écrivains, comme
Emmanuel Berl, Louis Nucera, Alphonse Boudard, ou encore Philippe Soupault. Les
amitiés littéraires commencent et finissent souvent par des livres. Dans son
dernier ouvrage Parce que c'était lui,
publié aux éditions Ecriture (octobre 2015), Morlino recense trente-cinq
amitiés entre écrivains, des amitiés littéraires d'un temps révolu. L'amitié
est un sentiment en voie de disparition. Dans notre monde égocentré, on parle
beaucoup et souvent mal de l'amour, mais de moins en moins de l'amitié. Bernard
Morlino a inventé un néologisme pour définir une amitié aussi durable et
intense que le sentiment amoureux : l'amourtié,
"nom invariable, sentiment très intense qui unit des personnes en dehors
de la sexualité." D'ailleurs, comment peut-on aimer véritablement
quelqu'un(e) sans être son ami? Il est malheureusement fréquent de voir
d'anciens "amoureux" se haïr aussi passionnément qu'ils se sont
soi-disant aimés. Comme l'a écrit avec justesse La Rochefoucauld, "Il y a
des gens qui n'auraient jamais été amoureux s'ils n'avaient jamais entendu
parler de l'amour." Céline enfonce le clou dans le cercueil de la
sentimentalité amoureuse en ajoutant : "L'amour c'est l'infini mis à la
portée des caniches." En ces temps narcissiques, où l'amour n'a jamais été
aussi galvaudé, il est réconfortant de constater que l'amitié sincère reste une
valeur sûre et indestructible. Le biographe de Berl et de Soupault offre au
lecteur plus de trois cents pages d'amitiés littéraires, choisies et racontées
avec talent et érudition. Une lecture jouissive qu'on peut aborder de façon non
chronologique, selon nos goûts littéraires et nos envies du moment. Osons faire
un name-dropping et florilège de ces amitiés littéraires : Etienne de La Boétie
/ Michel de Montaigne (Le disparu sauve le survivant), Giacomo Casanova /
Prince de Ligne (Le flambeur apaisé par son biographe), Joris-Karl Huysmans /
Lucien Descaves (L'idéaliste avec son garde du cœur), André Gide / Pierre
Herbart (Les ambassadeurs de la liberté), Antonin Artaud / Jacques Prevel (
L'insurgé suivi par son ombre), André Breton / Philippe Soupault (Ils ont
révolutionné le XXème siècle), Louis Aragon / Robert Desnos (L'homme de parti
et l'homme sans parti), Henri Calet / Raymond Guérin (Les écrivains de
l'imparfait du subjectif), Antoine Blondin / Roger Nimier (Les frères de
littérature), et le meilleur pour la fin…, Pierre Drieu la Rochelle / Jacques
Rigaut (Une tragique histoire d' «umour »). L'amitié entre Drieu et Rigaut
avait été évoquée par certains biographes de l'auteur du Feu follet, mais jamais de manière frontale. En sept pages, Bernard
Morlino résume parfaitement cette amitié ambivalente de l'entre-deux-guerres,
jusqu'au suicide de Rigaut présenté comme un prologue à celui de Drieu.
Extrait
: "Sous les traits de Gonzague qui fait table rase du passé artistique
alors que «l'art, en donnant du prix aux sensations, offre aux hommes leur
seule chance de se réaliser», on reconnaît Rigaut. Le personnage créé par Drieu
n'est pas plus un lecteur qu'un écrivain. Ce portrait sans concession de Rigaut
a plus froissé les amis du portraituré que le principal intéressé, fier de
devenir une créature de fiction. Cependant, Rigaut n'est pas une coquille vide.
Sa particularité est de refuser de faire carrière dans la littérature comme
d'autres dans la coiffure, avec boutique et postiches."
ACTE
3
J'avais
dit ici-même tout le bien que je pensais d'un livre de Baudouin de Bodinat paru
en 2008 aux éditions de L'Encyclopédie des Nuisances : La vie sur terre. Réflexions sur le peu d'avenir que contient le temps
où nous sommes. De cet ouvrage majeur, j'avais retenu cette phrase
magnifiquement limpide, très pratique pour clouer le bec aux progressistes de
tout poil : "Je ne regrette pas le
passé, c'est ce présent que je trouve regrettable." De Bodinat publie peu,
mais chacun de ses écrits est suffisamment dense pour nourrir un lecteur durant
une décennie. Hormis quelques rares exceptions,
les fonctionnaires de l'écriture qui publient un livre par an sont souvent
des prosateurs indigestes. Entre 2011 et 2015, De Bodinat avait publié "Au
fond de la couche gazeuse", une suite de textes parue dans cinq numéros de
la revue fario. Une revue pas donnée
(28 euros), mais de haute tenue, dans le sommaire du dernier numéro, Baudouin
de Bodinat était entouré entre autres de Günther Anders et d'Henri Calet…
L'éditeur de cette revue a eu la bonne idée de publier en un seul volume ces
cinq textes, et d'y ajouter un dernier chapitre inédit. Pour le plaisir de ses
lecteurs, Baudouin de Bodinat poursuit son constat de déploration de notre
monde au bord du gouffre, qu'il avait entamé dans La vie sur terre. Tout en disséquant les nombreuses tares de notre
époque (promiscuité, vitesse, pollution, virtualités, laideur du paysage,
aliénations, etc.), de Bodinat nous invite à nous rappeler qu'avant le désastre (un avant pas si
lointain puisque nous l'avons connu) il y avait tout de même plus d'air, que les choses étaient plus solides, plus durables et plus intelligibles. Bientôt, on visitera les vestiges de cet avant, les derniers lieux de plein air, où l'on peut encore
contempler la voute céleste étoilée et entendre le chant des oiseaux à l'aube…
A l'inverse, aujourd'hui, des agences de voyage proposent déjà des visite guidées dans les ruines du
capitalisme, il y a même un nom pour cette fascination de la décrépitude : la
pornographie des ruines. Notre civilisation est probablement sur le point de
s'éteindre. Baudouin de Bodinat nous l'annonce sereinement et que les heureux de ce monde ne pourront pas y
échapper. Une annonce inéluctable, écrite avec un talent poétique inouï, ce qui
en décuple sa force et rend la démonstration encore plus implacable.
Extrait
: "Par une belle après-midi calme où la vue porte loin sur le monde
habité, je réalise tout à coup que je ne parviens plus à éprouver cet
enthousiasme ou dilatation intérieure, ce sentiment de l'existence de
l'Univers, et parmi quoi de cette vie terrestre avec l'histoire des sociétés
humaines se prolongeant vers le futur, et parmi quoi sa propre présence
momentanée, qui serait normal ; que c'est au contraire un découragement, des
idées déprimantes de délabrement qui viennent aussitôt à l'esprit, de pénuries
angoissantes à s'additionner, de progression des terres abandonnées à la
dessiccation qui se constate en imagerie satellitaire, d'immensités océaniques
vidées en l'espace d'une génération de tous leurs habitants comestibles,
d'insalubrités à 9 milliards de terriens après-demain qui veulent manger tous
les jours, d'extraordinaires désordres atmosphériques par dessus tout cela ; la
pensée qui s'impose de ces villes toujours plus énormes où le genre humain
vient s'amonceler sans aucune autre issue. Auparavant, lorsqu'un pays sentait
le renfermé, on pouvait l'aérer en ouvrant les fenêtres sur les pays voisins ;
maintenant que par la civilisation unifiée c'est toute cette vieille planète
qui sent le renfermé de s'y gêner déjà à 7 milliards en même temps, à respirer
là-dedans toutes fenêtres fermées, à fumer et laisser traîner les poubelles
avec le recyclage de l'air en panne, etc., et tous à ressasser les mêmes
croyances collectives, devant les mêmes images de plus en plus chaotiques sur
les écrans pour tout le monde en même temps par distribution satellitaire,
durant que leurs caméras observent de là-haut comment ça s'agite le
surpeuplement au fond de la couche gazeuse à se gratter les allergies, et que
cela en devient franchement irrespirable à force, voilà que ressort le projet
d'un vol habité jusqu'à la planète Mars -- "À la conquête de la planète
rouge !", "La plus grande aventure de l'humanité !",
"L'Homme s'élance dans le cosmos !", etc. -- qui nous ferait alors en
retransmission 3D comme l'idée d'un hublot pour regarder au-dehors en restant
assis sur nos canapés ici sur Terre avec le taux de radioactivité. Transports
souterrains un jour d'été, rames à moitié vides : sous le regard neutre des
caméras de sécurité, des touristes venus visiter en low-cost des monuments
reconstitués, jeunes couples maussades chaussés de baskets, vieux couples
mornes, familles soucieuses chuchotantes à consulter leur plan et puis des
habitants épars, divers d'âges, plutôt tous des étages d'en-bas -- ... dans les
couches inférieures des classes moyennes, qui sont les débris dénués de
signification d'une société désintégrée -- et donc les hommes quelconques de la
modernité tardive, le tout-venant précaire du IIIe millénaire chaussé de
baskets, des anonymes de la métropole mondiale sans étonnement de la médiocrité
et de l'étroitesse de la vie permise à végéter là, n'y trouvant pas étranges
ces interphones, portes électroniques et robots auprès desquels il faut
justifier son identité, et même son existence, et caméras qui sont partout
(même quand on ne le voit pas) dès qu'on
sort à l'ombre de la pyramide hiérarchique ; & à la physionomie sans
beaucoup de vivacité durant qu'ils sont chacun absorbés par le maniement de
leurs Smartphones, iPad, BlackBerry, portables 3G à écran tactile, e-book, ou
bien feuilletant un gratuit avec des fils électriques rentrant dans leurs
oreilles."
ACTE
4
Autre
récent coup de foudre : Le Jardin de
Babylone de Bernard Charbonneau (1910-1996), publié par Gallimard en 1969,
réédité en 2002 aux Editions de l'Encyclopédie des Nuisances. Pionnier de
l'écologie politique, Bernard Charbonneau a été le premier à dénoncer les
ravages de notre société industrielle sur notre environnement, mais également
les dérives liberticides des "défenseurs de la nature". Charbonneau
évoque entre autres cette "banlieue totale" qui progresse
inexorablement avec le développement anarchique des métropoles, ce cancer
urbain généralisé dont les métastases dévorent la campagne, entraînant la fin
du paysage, mais aussi la liquidation du monde paysan. Dans cette campagne
agonisante et pourrissante, on sauvegarde quelques parcelles d'authenticité labélisées
éco-tourisme où les citadins déracinés viennent se "ressourcer" en quête
de primitif et de pittoresque. Bernard Charbonneau souligne également les
contradictions de ceux qui souhaitent instaurer un nouvel ordre écologique au
sein des villes, un totalitarisme vert qui ne cesse de multiplier les
contraintes et les interdits. Une
dénonciation visionnaire des régressions de la liberté, sous prétexte écologique,
illustrée récemment par le projet d'interdiction de circuler dans les grandes
villes françaises pour les véhicules mis en circulation avant 2007. Pour
Charbonneau la défense de la nature doit être globale : économique,
démographique et politique. Un renversement radical de la pensée écologique qui
jusqu'alors se contente de discours bucoliques pour camoufler son inanité.
Extrait
: « Les villes anciennes étaient beaucoup moins nombreuses et beaucoup plus
petites que les nôtres. Elles étaient perdues dans la nature. En hiver, la
nuit, les loups venaient flairer leurs portes, et à l’aube le chant des coqs
résonnait dans leurs cours. Puis un jour, avec le progrès de l’industrie, elles
explosèrent, devenant un chaos. Le signe le plus voyant de la montée du chaos
urbain c’est la montée des ordures. Partout où la population s’accumule,
inexorablement l’air s’épaissit d’arômes, l’eau se charge de débris. La rançon
du robinet, c’est l’égout. Sans cesse nous nous lavons, ce n’est plus une cuvette
qui mousse, mais la Seine. Les villes sont une nébuleuse en expansion dont le
rythme dépasse l’homme, une sorte de débâcle géologique, un raz de marée
social, que la pensée ou l’action humaine n’arrive plus à dominer. Depuis 1960,
il n’est plus question de limiter la croissance de Paris, mais de se préparer
au Paris de vingt millions d’habitants dont les Champs-Élysées iront jusqu’au
Havre. Les tentacules des nouveaux faubourgs évoquent irrésistiblement la
prolifération d’un tissu cancéreux. La ville augmente parce qu’elle augmente, plus
que jamais elle se définit comme une agglomération. La ville augmente parce que
les hommes sont des êtres sociaux, heureux d’être nombreux et d’être ensemble.
Il est bien évident qu’elle n’est pas le fruit d’un projet. Les hommes se sont
rassemblés dans les villes pour se soustraire aux forces de la nature. Ils n’y
ont que trop bien réussi ; le citadin moderne tend à être complètement pris
dans un milieu artificiel. Non seulement dans la foule, mais parce que tout ce
qu’il atteint est fabriqué par l’homme, pour l’utilité humaine. Au milieu des
maisons, les hommes ont amené de la terre, construit un décor. Les usagers des
jardins publics sont trop nombreux : regardez, mais ne touchez pas. Les coûts
de Mégalopolis grandissent encore plus vite que sa taille. Il faut faire venir
plus d’énergie, plus d’eau. Il faut assurer le transport des vivants, se
débarrasser des cadavres et autres résidus. Il boit une eau qui n’est plus que
celle, « recyclée » de ses égouts, la ville en est réduite à boire sa propre
urine. Je propose en plus d’estimer en francs le mètre carré ou le mètre cube
d’air pur, comme le kilowatt. Le XIXe siècle avait ses bagnes industriels, le
nôtre a l’enfer quotidien du transport. Mégalopolis ne peut être sauvée que par
le sacrifice, chaque jour plus poussé, de ses libertés. Après le style
primitif, après l’ordre monarchique, le désordre de la période individualiste,
la ruche monolithique d’une collectivité totalitaire. Si nous n’y prenons
garde, en supposant un meilleur des mondes sans crise ni guerre, nous finirons
dans une caverne climatisée, isolée dans ses propres résidus ; où nous aurons
le nécessaire : la TV en couleur et en relief, et où il nous manquera seulement
le superflu : l’air pur, l’eau claire et le silence. La ville pourrait bien devenir
le lieu de l’inhumanité par excellence, une inhumanité sociale. Peut-être que
si la science réussit à rendre l’individu aussi indifférencié qu’une goutte
d’eau, la ville pourra grandir jusqu’à submerger la terre. Peut-être que le
seul moyen de mettre un terme à la croissance inhumaine de certaines
agglomérations est de laisser la pénurie atteindre un seuil qui, en manifestant
avec éclat l’inconvénient d’y vivre, découragera les hommes d’y affluer. Le
citadin s’est libéré en s’isolant du cosmos ; mais c’est ainsi qu’il a perdu sa
liberté. Aujourd’hui, pour être libre, prendre des vacances, c’est sortir de la
ville."
ACTE
5
Jaime Semprun, le fondateur des merveilleuses Editions de l'Encyclopédie des Nuisances
est mort le 3 août 2010, à l'âge de 63 ans. Sa disparition n'eut presque aucun
écho médiatique. Semprun fuyait les médias qui préfèrent faire le silence sur
ceux qui les critiquent, à défaut de pouvoir les affronter dans une joute
intellectuelle, parce qu' ils savent d'avance qu'ils en sortiraient perdants.
Les amis de Jaime Semprun ont publié après son décès, des fragments d'essais
inachevés sous le titre Andromaque, je
pense à vous! Une belle plaquette d'une dizaine de pages où l'auteur dans
une langue superbe nous fait partager son amour mélancolique pour un Paris en
voie de disparition à l'image du silence, cet "instant d'enfance
retrouvée". Les dernières pages sont consacrée à une descente en flammes
de l'art contemporain, ce "composé de publicité, de finance spéculative et
de bureaucratie culturelle." Ceux qui s'interrogent sur la déliquescence
actuelle de la gauche liront L'abîme se
repeuple, un texte paru en 1997 aux Nuisances, dans lequel, avant
Jean-Claude Michéa, Semprun pointe du doigt les contradictions du gauchisme et
son bilan désastreux qui ont mené à cette monstrueuse imposture politique
qu'est la gauche libérale.
Extrait
: "Pour apprécier à sa juste valeur la part du gauchisme dans la création
du novhomme et dans la réquisition de la vie intérieure, il suffit de se
souvenir qu'il s'est caractérisé par le dénigrement des qualités humaines et
des formes de conscience liées au sentiment d'une continuité cumulative dans le
temps (mémoire, opiniâtreté, fidélité, responsabilité, etc.); par l'éloge, dans
son jargon publicitaire de « passions » et de « dépassements », des nouvelles
aptitudes permises et exigées par une existence vouée à l'immédiat
(individualisme, hédonisme, vitalité opportuniste); et enfin par l'élaboration
des représentations compensatrices dont ce temps invertébré créait un besoin
accru (du narcissisme de la « subjectivité » à l'intensité vide du « jeu » et
de la « fête »). Puisque le temps social, historique, a été confisqué par les
machines, qui stockent passé et avenir dans leurs mémoires et scénarios
prospectifs, il reste aux hommes à jouir dans l'instant de leur
irresponsabilité, de leur superfluité, à la façon de ce qu'on peut éprouver, en
se détruisant plus expéditivement, sous l'emprise de ces drogues que le
gauchisme ne s'est pas fait faute de louer. La liberté vide revendiquée à grand
renfort de slogans enthousiastes était bien ce qui reste aux individus quand la
production de leurs conditions d'existence leur a définitivement échappé :
ramasser les rognures de temps tombées de la mégamachine. Elle est réalisée
dans l'anomie et la vacuité électrisée des foules de l'abîme, pour lesquelles
la mort ne signifie rien, et la vie pas davantage, qui n'ont rien à perdre,
mais non plus rien à gagner, « qu'une orgie finale et terrible de vengeance »
(Jack London)."
BONUS
:
A
signaler : une réédition d'un florilège de textes de Jacques Rigaut aux
éditions Voix d'encre, sous le titre Agence
Générale du Suicide, texte qui ouvre ce recueil, suivi de "Lord
Patchogue", "Je serai sérieux comme le plaisir", "Roman
d'un jeune homme pauvre", "Pensées et aphorismes". Tout ça pour
la somme modique de 7 euros.
Teaser
: Je publierai bientôt sur ce blog un entretien avec Jacques Rigaut, enfin avec
le comédien Hervé Lassïnce qui tient le rôle de Jacques Rigaut dans le triptyque théâtral que Jean-Michel Ribes consacre aux trois suicidés de la société :
Arthur Cravan (Michel Fau), Jacques Rigaut (Hervé Lassïnce) et Jacques Vaché
(Maxime d'Aboville). L'actrice Sophie Lenoir tient le rôle de Gladys Barber. Le
texte de la pièce Par-delà les
marronniers est publié aux éditions Actes Sud. Représentations au théâtre du Rond-Point du 15
mars au 24 avril 2016.
Enfin, souhaitons longue vie à la nouvelle revue Raskar Kapac, "gazette artistique et inflammable" qui a le grand mérite dans son premier numéro de "ressusciter" l'écrivain Jean-René Huguenin, avec entre autres un entretien avec l'écrivain Christian Dedet qui a connu l'auteur de La Côte sauvage, mais également des extraits inédits d'un second roman que JRH avait entrepris d'écrire à la fin de l'année 1960. Sa mort en 1962, à 26 ans,au volant de sa voiture l'a empêché de l'achever.
Enfin, souhaitons longue vie à la nouvelle revue Raskar Kapac, "gazette artistique et inflammable" qui a le grand mérite dans son premier numéro de "ressusciter" l'écrivain Jean-René Huguenin, avec entre autres un entretien avec l'écrivain Christian Dedet qui a connu l'auteur de La Côte sauvage, mais également des extraits inédits d'un second roman que JRH avait entrepris d'écrire à la fin de l'année 1960. Sa mort en 1962, à 26 ans,au volant de sa voiture l'a empêché de l'achever.
28.2.16
8.2.16
Le centenaire de Dada
Extrait du documentaire Viva Dada
Depuis Fitzgerald, on
sait que la Suisse est un pays où fort peu d'histoires commencent, mais
beaucoup s'y terminent. Une formidable histoire a pourtant débuté en Suisse. Il
y a 100 ans exactement, avec l’ouverture en février 1916, à Zurich, d’une
éphémère boite de nuit, le « Cabaret Voltaire », d’où vont surgir des
étincelles de révolte, puis un incendie insurrectionnel et subversif qui va se
propager comme une traînée de poudre à travers le monde : le mouvement Dada. La
date exacte de la naissance de Dada est sujette à discussion. Certains évoquent
le 5 février 1916, date de l'ouverture
du Cabaret Voltaire, d'autres, plus prudents parlent d'un "soir de février
1916". Les acteurs du mouvement affirment eux que Dada est né le 8 février
1916, lors d'une réunion agitée au fameux cabaret.
Les dadaïstes historiques se disputeront
également l'invention du mot Dada. Huelsenbeck déclarera avoir trouvé le mot
par hasard avec Hugo Ball, en feuilletant un dictionnaire franco-allemand. Hans
Arp s'amusera à nourrir la polémique en écrivant : "Tzara a trouvé le mot
Dada le 8 février 1916 à 6 heures du soir; j'étais présent avec mes 12 enfants
lorsque Tzara a prononcé pour la première fois ce nom qui a déclenché en nous
un enthousiasme légitime. Cela se passait au café Terrasse à Zurich et je
portais une brioche dans la narine gauche."
Dada est donc
centenaire. Plus de 40 institutions en Suisse et à l'étranger célébreront cet
anniversaire in situ ou sur la toile, avec des expositions, conférences, un bal costumé et même une
présentation de recherches sur les traces de Dada en Inde… Le programme détaillé en ligne de ce centenaire reste fidèle à l'esprit Dada. J'ai cherché
en vain dans l'agenda dada un événement à Paris, haut-lieu de la révolte
dadaïste, nada!, même pas une petite réunion sous le crachin parisien, dans les
jardins de l'église Saint-Julien-le-Pauvre.
Les dadaïste parisiens pourront toujours se
consoler en effectuant lors d'un dimanche forcément pluvieux un pèlerinage sur
les tombes de Jacques Rigaut et de Philippe Soupault, au cimetière Montmartre.
Puis, ils regarderont sur Arte le dimanche 14 février à 17h35, Viva Dada, un documentaire de Régine
Abadia qui raconte l'aventure internationale de Dada. Le documentaire révèle un
"scoop": la parution
prochaine du recueil de textes dadaïstes Dadaglobe
, un projet éditorial de Tzara, qui devait être édité en 1921. Grâce aux
recherches de l'historienne américaine Adrian Sudhalter, ce livre-objet sera
enfin édité en 2016. Cerise sur le gâteau, du 5 février au 1er mai 2016, l'exposition «DadaglobeReconstructed» à Zurich au musée Kunsthaus réunit l'ensemble des œuvres dada
présentes dans le livre. Un voyage à Zurich s'impose.
En janvier 1921, Tzara
annonçait la parution de Dadaglobe,
« ouvrage des dadas de tous les pays du monde
» et dressait la longue liste des collaborateurs de cette internationale
dada parmi lesquels on trouvait Jacques Rigaut. La liste des noms sera reproduite
dans l’unique numéro de la revue New York
Dada qui paraîtra confidentiellement en avril à New York. Quant au
dossier de Dadaglobe retrouvé dans les archives Tzara, il comporte une chemise
qui contient les manuscrits destinés à paraître dans l’anthologie dadaïste.
Parmi les manuscrits, celui de Jacques Rigaut
Un brillant sujet , un « roman
» de quelques feuillets, qui, le projet abandonné, paraîtra un an plus tard
dans la revue Littérature.
On retrouve dans ce récit dédié à Breton (que
son auteur sous-titre ironiquement roman) le personnage suicidaire au nom
évocateur de Palentête. Ce « jeune homme sentimental » compte refaire sa vie
grâce à une machine à remonter le temps en forme d’œuf géant. Cette recherche
désespérée du temps perdu le mène au bord du suicide quand il se retrouve parmi
ses anciennes maitresses comme un rival de lui-même. Il décide alors de
poursuivre son voyage dans le temps jusqu’à la Genèse et commence un
révisionnisme de l’histoire avec une injection de cyanure dans les veines d’un
enfant de Judée nommé Jésus ou la mutilation du nez d’une fillette d’Egypte
s’appelant Cléopâtre. Palentête revisite également l’histoire littéraire en
déposant entre les mains d’Homère un recueil de poèmes de Tzara et les Lettres de guerre de Jacques Vaché… Rigaut
a construit son texte suivant le principe d’écriture de l’hypothèse
scientifique, comme une expérimentation sur un personnage viscéralement
suicidaire. On espère retrouver Palentête et Jacques Rigaut à Zurich.
Ce post est dédié à Marc Dachy (1952-2015)
Ce post est dédié à Marc Dachy (1952-2015)
7.2.16
La machine à suicide
Synopsis "One More Time" film expérimental de Daniel Pommereulle (1967)
Une jeune femme a décidé de faire de sa mort un spectacle qu'elle va contempler pendant toute la durée du film. Nous assisterons à la longue et progressive descente d'une machine meurtrière qui doit peut-être finir par lui transpercer la gorge.
Les Editions Multiple nous convient le jeudi 11 février entre 18h30 et 20h, à la librairie du centre Pompidou (Librairie Flammarion Centre) pour le lancement du livre de Ferdinand Gouzon " Daniel Pommereulle. Huitièmement, qu'est ce que la cruauté ?"
"Les honnêtes hommes gardent souvenir de son nom.
Rêveur d’absolu, peintre sans pinceaux, chevalier foudroyé mis au ban de la société, créateur de mythes et dandy anarcho-solitaire, tout ceci ne suffit pas à résumer qui fut Daniel Pommereulle. Ce livre prend donc le parti pris d’aller explorer au plus près l’œuvre de ce flamboyant éclaireur.
À travers la figure de Daniel Pommereulle, Ferdinand Gouzon nous conte tout autant le parcours d’un plasticien à la fois poète, acteur, voyageur et cinéaste, qu’une certaine histoire de France qui va de la guerre d’Algérie aux années quatre-vingt et quatre-vingt-dix et le début du règne de l’argent roi – contre lequel Pommereulle se positionnera sans hésitation – en passant par le soulèvement de Mai 68 dont il fut l’un des plus implacables précurseurs.
Dans ce livre, nous est aussi proposé, a travers le prisme de l’œuvre de ce génie oublié du monde de l’art, le portait en creux de l’un des grands expérimentateurs d’une vie qui serait autre que sociale, une vie de combat s’attachant à viser une possible et nécessaire harmonie des contraires où l’art et la vie ne formeraient qu’une seule et belle tâche : l’expérience toujours reprise d’approcher jusqu’à la brûlure cet éclair majestueux qu’est la pensée en mouvement.
À la question « Daniel Pommereulle est-il actuel ? », ce livre répond donc par l’affirmative : oui, plus que jamais."
11.1.16
"Oh no love! you're not alone"


David Bowie à New York,
photographié deux jours avant sa mort par Jimmy King
"La dernière ligne droite ne m'effraie pas, je la regarde en face. La mort devient une entité qui est là pour être employée. Concrètement, cela signifie qu'on peut décider que son cœur va s'arrêter de battre un jour précis, un jour choisi. Et je trouve cette idée admirable, elle me fait rêver parce qu'elle ouvre des perspectives : vais-je choisir telle ou telle mort, vais-je me laisser emporter passivement? Faire quelque chose de sa mort, quelle expérience glorieuse!" (Entretien de David Bowie avec Mehdi Belhaj Kacem, Les Inrockuptibles, 1996)
18.12.15
Les vœux boviens de Pierre Assouline

L’édito
Par Pierre Assouline
N° 563/Janvier 2016 • Le Magazine littéraire - 3
"Y a-t-il plus beau titre pour un roman que Mes amis ? N’essayez pas, c’est déjà pris, et bien pris. Il orne la couverture d’un livre inoubliable d’Emmanuel Bove, que le dernier carré de ses fidèles lecteurs s’échangent comme un mot de passe, longtemps après sa parution en 1924, encouragés par la récente et soignée réédition à l’initiative de L’Arbre vengeur, maison sise à Talence en Gironde.
C’est un livre doux et mélancolique, pathétique sans misérabilisme, écrit dans une langue oubliée. Bove avait le génie de parler de soi sans parler de lui. On ne fait pas plus discret. Pas la moindre tentation de draper ses réflexions sur les choses de la vie pour en faire des vérités universelles. Un chapitre par ami. On dirait des nouvelles. Ils s’appellent Lucie Dunois, Henri Billard, Neveu le marinier, Monsieur Lacaze, Blanche. Des héros typiques d’une littérature arrondissementière qui promènent leur mélancolie d’une terrasse de café l’autre, leurs châteaux à eux. Vus par le narrateur, un certain Victor Bâton qui est le double de l’auteur, ils sont souvent réduits ą une émeute de détails, mais si aigus et précis, et même « touchants » selon Beckett qui l’admirait, quand c’est Bove qui tient la plume. Son don d’observation est à son meilleur dans leur évocation : un épicier si gras que son tablier est plus court devant que derrière ; un Bottin dont quelques pages dépassent la tranche imprimée ; un manteau sur lequel on souffle pour savoir si c’est de la loutre ; des lèvres qui, à force d’être séparées, n’ont plus l’air d’appartenir à la même bouche ; une femme pour la première fois dénudée dont son amant d’un soir remarque le vaccin sur le bras ; un inconnu qui marche en posant le talon avant la semelle. Et lui, le narrateur, qui sillonne la ville dans l’espoir qu’un événement bouleverse enfin sa vie, emprunte toujours les escaliers de service pour mieux respirer, pauvre et ne connaissant personne, sans savoir laquelle de ces deux misères lui pèse le plus.
Sa langue est sobre ; dépouillée mais sans sécheresse, elle ne recherche pas l’effet ; c’est l’art de dire presque tout avec presque rien ; on dirait du français du monde d’avant et pas seulement en raison d’un emploi naturel et abondant de cet imparfait du subjonctif que nous ne lisons plus sans nostalgie. Humilité, insécurité, précarité, intranquillité : voilà dans quoi baigne l’atmosphère de cette galerie de portraits qui ne sont pas d’ancêtres. Avec la solitude pour leur faire cortège. La cruelle solitude, celle qu’on subit, et non la clémente, celle qu’on choisit. Dans une préface pleine d’empathie, Jean-Luc Bitton rappelle à quel point les maux de ses héros de la vie quotidienne, des personnages qu’il ne méprisait jamais, reflétaient les tourments d’Emmanuel Bove. Un absent, un inadapté, un à part. « Triste, mais jamais désespéré. » On le disait taciturne alors qu’il pensait juste à autre chose. C’est rare, un écrivain qui a du coeur. Mes amis est l’histoire de leur quête éperdue à travers la ville par un homme qui crève de ne pas en avoir. Juste pour leur confier ses peines. à défaut, nous en sommes les heureux destinataires.
Parfois, on se croirait dans un album de Sempé. N’importe lequel et plus encore le nouveau, Sincères amitiés (lire aussi page 8). L’ambiance est plus gaie que chez Bove. Franchement souriante, mais tout aussi aiguë. C’est ce petit bonhomme, sa veste dans une main, une branche dans l’autre, qui toise le ciel du haut du talus sur lequel il est juché : « J’ai toujours pardonné à ceux qui m’ont offensé. Mais j’ai la liste. » La chose (l’amitié) est évoquée comme un pacte qui ne serait jamais énoncé, ce qui prête naturellement aux pires malentendus. Interrogé, le dessinateur peine à la définir autrement qu’en la dessinant. Ce serait deux petits garçons qui ne cesseraient de se raccompagner ą leur domicile sans se résigner à se quitter. Seulement voilą : ce dessin, il l’a juste rêvé. Impossible d’aller au-delà : « Je ne sais pas comment terminer. » Tant mieux, parce que, s’il savait, ce ne serait pas de l’amitié. Avec Sempé, elle est toujours délicate, subtile, pudique, et se nourrit non de silences mais de peu de mots, juste de ce qu’il faut. Jusqu’à l’aveu : « L’énorme et insoluble problème, c’est la solitude. »
J’ignore si Dieu est amour, mais ce serait déjà bien qu’il soit amitié. "
N° 563/Janvier 2016 • Le Magazine littéraire - 3
"Y a-t-il plus beau titre pour un roman que Mes amis ? N’essayez pas, c’est déjà pris, et bien pris. Il orne la couverture d’un livre inoubliable d’Emmanuel Bove, que le dernier carré de ses fidèles lecteurs s’échangent comme un mot de passe, longtemps après sa parution en 1924, encouragés par la récente et soignée réédition à l’initiative de L’Arbre vengeur, maison sise à Talence en Gironde.
C’est un livre doux et mélancolique, pathétique sans misérabilisme, écrit dans une langue oubliée. Bove avait le génie de parler de soi sans parler de lui. On ne fait pas plus discret. Pas la moindre tentation de draper ses réflexions sur les choses de la vie pour en faire des vérités universelles. Un chapitre par ami. On dirait des nouvelles. Ils s’appellent Lucie Dunois, Henri Billard, Neveu le marinier, Monsieur Lacaze, Blanche. Des héros typiques d’une littérature arrondissementière qui promènent leur mélancolie d’une terrasse de café l’autre, leurs châteaux à eux. Vus par le narrateur, un certain Victor Bâton qui est le double de l’auteur, ils sont souvent réduits ą une émeute de détails, mais si aigus et précis, et même « touchants » selon Beckett qui l’admirait, quand c’est Bove qui tient la plume. Son don d’observation est à son meilleur dans leur évocation : un épicier si gras que son tablier est plus court devant que derrière ; un Bottin dont quelques pages dépassent la tranche imprimée ; un manteau sur lequel on souffle pour savoir si c’est de la loutre ; des lèvres qui, à force d’être séparées, n’ont plus l’air d’appartenir à la même bouche ; une femme pour la première fois dénudée dont son amant d’un soir remarque le vaccin sur le bras ; un inconnu qui marche en posant le talon avant la semelle. Et lui, le narrateur, qui sillonne la ville dans l’espoir qu’un événement bouleverse enfin sa vie, emprunte toujours les escaliers de service pour mieux respirer, pauvre et ne connaissant personne, sans savoir laquelle de ces deux misères lui pèse le plus.
Sa langue est sobre ; dépouillée mais sans sécheresse, elle ne recherche pas l’effet ; c’est l’art de dire presque tout avec presque rien ; on dirait du français du monde d’avant et pas seulement en raison d’un emploi naturel et abondant de cet imparfait du subjonctif que nous ne lisons plus sans nostalgie. Humilité, insécurité, précarité, intranquillité : voilà dans quoi baigne l’atmosphère de cette galerie de portraits qui ne sont pas d’ancêtres. Avec la solitude pour leur faire cortège. La cruelle solitude, celle qu’on subit, et non la clémente, celle qu’on choisit. Dans une préface pleine d’empathie, Jean-Luc Bitton rappelle à quel point les maux de ses héros de la vie quotidienne, des personnages qu’il ne méprisait jamais, reflétaient les tourments d’Emmanuel Bove. Un absent, un inadapté, un à part. « Triste, mais jamais désespéré. » On le disait taciturne alors qu’il pensait juste à autre chose. C’est rare, un écrivain qui a du coeur. Mes amis est l’histoire de leur quête éperdue à travers la ville par un homme qui crève de ne pas en avoir. Juste pour leur confier ses peines. à défaut, nous en sommes les heureux destinataires.
Parfois, on se croirait dans un album de Sempé. N’importe lequel et plus encore le nouveau, Sincères amitiés (lire aussi page 8). L’ambiance est plus gaie que chez Bove. Franchement souriante, mais tout aussi aiguë. C’est ce petit bonhomme, sa veste dans une main, une branche dans l’autre, qui toise le ciel du haut du talus sur lequel il est juché : « J’ai toujours pardonné à ceux qui m’ont offensé. Mais j’ai la liste. » La chose (l’amitié) est évoquée comme un pacte qui ne serait jamais énoncé, ce qui prête naturellement aux pires malentendus. Interrogé, le dessinateur peine à la définir autrement qu’en la dessinant. Ce serait deux petits garçons qui ne cesseraient de se raccompagner ą leur domicile sans se résigner à se quitter. Seulement voilą : ce dessin, il l’a juste rêvé. Impossible d’aller au-delà : « Je ne sais pas comment terminer. » Tant mieux, parce que, s’il savait, ce ne serait pas de l’amitié. Avec Sempé, elle est toujours délicate, subtile, pudique, et se nourrit non de silences mais de peu de mots, juste de ce qu’il faut. Jusqu’à l’aveu : « L’énorme et insoluble problème, c’est la solitude. »
J’ignore si Dieu est amour, mais ce serait déjà bien qu’il soit amitié. "
29.11.15
Dispersion, disparition

Myrtille Hugnet, 1971
Composition surréaliste, boîte-objet collage avec épingle, plumes, sans date.

Joyeuses Pâques, 1961.
Le 1er décembre 2015, on dispersera chez Christie's Paris la succession de Georges Hugnet, historien du mouvement dada et artiste surréaliste. Pourquoi l'État français si prompt à dépenser des sommes astronomiques dans des des projets culturels pharaoniques discutables n'est pas capable de mettre un petit million d'euros sur la table pour sauvegarder ce patrimoine artistique national?
25.11.15
16.11.15
Rue de la Folie
11.11.15
Mort d'un jardinier

Le 3 novembre 2015, le jardinier Pascal Cribier se donnait la mort à son domicile parisien avec un fusil de chasse. Il était atteint d'une "maladie incurable non mortelle" et avait confié à ses proches son intention d'en finir. Combien de temps et de drames faudra-t-il encore pour enfin autoriser en France l'aide au suicide pour les personnes atteintes de maladies incurables mortelles ou pas?
6.11.15
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