21.2.08

L'effet Werther




Merci à Danila pour cette image de l'exposition "Le suicide en face" qui se tient à la Cité des Sciences & de l'Industrie jusqu'au 6 avril 2008.


LONDRES (AFP) - Les autorités du pays de Galles, alarmées par une série inexpliquée de 17 suicides de jeunes autour de la ville de Bridgend, accusent les médias de favoriser une contagion des suicides chez des adolescents influençables.La découverte mardi du corps de Jenna Parry, 16 ans, qui s'est apparemment pendue à un arbre près de son village de Cefn Cribwr, non loin de Bridgend, est la dernière d'une macabre série.

La semaine dernière, deux cousins, Nathaniel Pritchard, 15 ans et Kelly Stephenson, 20 ans, originaires de Bridgend se sont donnés la mort à quelques heures d'intervalle. Avant eux, 14 autres jeunes gens s'étaient suicidés dans cette région de moins de 130.000 habitants entourant Bridgend, à mi-chemin entre Cardiff et Swansea, depuis janvier 2007.

Au total 16 se sont pendus -- un mode opératoire inhabituel surtout chez les jeunes filles -- et l'un d'entre eux s'est fait volontairement écraser par un train.

La série avait commencé avec la découverte du corps de Dale Crole, 18 ans, dans un bâtiment désaffecté où il s'était pendu en janvier 2007. Un an et une dizaine de suicides plus tard dans cette région, la presse britannique a commencé à évoquer un "pacte suicidaire" sur internet, et à surnommer la région le "comté des suicides".

Mais la police réfute fermement l'existence d'un quelconque pacte, et pointe du doigt la responsabilité des médias dans cette série de suicides complètement inattendus pour les familles.

"Nous n'avons trouvé aucune preuve d'un pacte suicidaire", ni d'une influence des sites de socialisations, souligne Dave Morris, chef adjoint de la police du sud du Pays de Galles. "Nous parlons aux jeunes gens à Bridgend et ce qu'ils nous disent, c'est que les médias commencent à influer sur leurs pensées concernant la manière dont ils se sentent, la pression qui pèse sur eux, ou encore comment Bridgend est stigmatisée par les médias", note-t-il.

"La couverture des médias a mis l'idée (du suicide) dans la tête de Nathaniel", accuse aussi Sharon Pritchard, dont le fils âgé de 15 ans figure parmi les victimes. Dave Morris a cependant admis que toutes les jeunes victimes utilisaient des sites de socialisation qui pourraient être un facteur de contagion plus efficace sur cette tranche d'âge que les médias traditionnels.

Et tous les suicidés de Bridgend connaissaient ou avaient un lien de parenté avec un autre jeune qui s'était précédemment donné la mort, ce qui suggère un effet d'entraînement.

Les médias soulignent aussi que le pays de Galles détient le record du taux de suicide parmi les provinces du Royaume-Uni (19,4 pour 100.000 chez les hommes contre une moyenne britannique de 17,4 pour 100.000) et insistent sur le peu de distractions offertes aux jeunes dans la région. Pourtant, si Bridgend est située dans une ex-région minière, la ville n'est pas particulièrement défavorisée, ayant réussi à attirer des groupes étrangers comme Sony ou Ford.

Plusieurs journaux britanniques ont fait leur autocritique et ont rappelé "l'effet Werther", un phénomène de contagion des suicides chez les jeunes théorisé par David Phillips, un sociologue de l'université de San Diego en Californie. Cette étude fait référence à la parution en 1774 du roman de Goethe "Les Souffrances du jeune Werther", qui avait déclenché une vague de suicides en Europe chez des jeunes gens "romantiques".

En 2006, une commission britannique de contrôle de la presse avait préconisé, pour éviter toute contagion des suicides par les médias, d'éviter "les détails excessifs sur les méthodes" employées par les suicidés. En Norvège le code de la presse va plus loin et enjoint les médias "à ne mentionner aucun suicide ou tentative de suicide" pour éviter tout effet d'entraînement.