28.6.11

Et puis Merde! à Guéthary


Façade de l'hôtel Le Madrid aujourd'hui


Intérieur du café de Madrid aujourd'hui

Kandinsky et Klee à la terrasse arrière du café de Madrid

Photo du Café de Madrid au milieu des années 20


Vue de la terrasse arrière du café de Madrid

Pélerinage au Café de Madrid à Guéthary (pays basque) où Rigaut, Drieu et Chadourne ont écrit une nuit d'été 1924 un "cadavre exquis", un texte collectif resté inédit jusqu'en 1998, date à laquelle l'éditeur Les Libraires Entre Les Lignes l'a publié sous le titre "Et puis MERDE!" dans sa collection "Happy Few" avec un tirage limité à 152 exemplaires dont certains justifiés par une photo inédite des auteurs. Le Café de Madrid, haut lieu mondain de villégiature des années 20, s'appelle aujourd'hui l'hôtel de Madrid. Son propriétaire actuel qui a repris l'affaire il y a cinq ans s'intéresse à l'histoire de son hôtel et tente de rassembler quelques archives dont quelques photos de l'époque qu'il a accrochées aux murs du café. Il ne connaissait pas l'existence de ce texte écrit dans ses murs. Quand j'évoque la maison (voir photo ci-dessous) aujourd'hui disparue, que louait Drieu et Rigaut à Guéthary, il m'assure qu'elle devait se situer sur le chemin des falaises où se trouvent les plus jolies maisons du village avec une vue imprenable sur l'océan.


Rigaut et Drieu devant leur maison à Guéthary

BONUS : Dans son premier numéro, la désormais fameuse revue Schnock publie une enquête de Guillaume Fédou sur le légendaire studio d'enregistrement Gang. Dans un entretien, son propriétaire Claude Puterflam évoque le film au titre rigaltien "Sérieux comme le plaisir" (toujours pas vu) du cinéaste surréaliste Robert Benayoun : "C'est Michel Berger qui a fait l'endroit. Il a commencé par une BO, celle d'un mec qui s'appelait Robert Benayoun, critique de ciné qui tournait son premier film, "Sérieux comme le plaisir". Il cherchait un studio et un ami commun, - je crois que c'est Philippe Chatiliez que tu connais-, qui nous a mis en contact."


12.6.11

"Il faut vous l'arracher, la vie"


Ursüla Kübler

Je ne sais plus où j'ai lu ou entendu que Boris Vian rendait hommage à Rigaut en le citant dans son oeuvre. La seconde épouse de l'auteur de "J'irai cracher sur vos tombes", la danseuse Ursüla Kübler tient d'ailleurs le rôle de Fanny, la femme de Dubourg (Bernard Noël) dans "Le Feu follet" de Louis Malle. Si un(e) passionné(e) de Vian peut me confirmer cette information, je l'en remercie d'avance.


3.6.11

Oldies but goodies



Schnock, la revue des vieux de 27 à 87 ans
p.142 Marcel Mathiot, le Vieil homme qui aimait les femmes par Jean-Luc Bitton


30.5.11

Michel Boujut (1940-2011)




Clap de fin pour le journaliste et critique cinématographique Michel Boujut décédé le 29 mai 2011 à l'âge de 71 ans d'une hépatite foudroyante. Qui aime le cinéma se souvient du sublime générique (voir ci-dessous) de la légendaire et mélancolique émission "Cinéma, cinémas" dont Michel Boujut était le producteur au début des années 80. Boujut était l'ami de Wim Wenders auquel il avait consacré un remarquable essai. En 1982, il avait donné carte blanche au réalisateur de "L'ami américain" pour un documentaire destiné à son émission. Wenders réalisa alors "Quand je m'éveille", une sorte de journal filmé de 17 minutes tourné en 16 mm. Le titre renvoie aux premiers mots du roman d'Emmanuel Bove "Mes amis" : "Quand je m'éveille, ma bouche est ouverte. Mes dents sont grasses : les brosser le soir serait mieux, mais je n'en ai jamais le courage. Des larmes ont séché aux coins de mes paupières. Mes épaules ne me font plus mal." Lors d'un travelling dans un appartement new-yorkais, on aperçoit d'ailleurs un exemplaire du roman. Wenders est un lecteur admirateur de Bove qu'il a connu grâce à Peter Handke son traducteur en Allemagne. J'ai eu la chance de rencontrer Handke et Wenders, mais je n'avais jamais croisé la route de Michel Boujut, jusqu'au 18 février dernier à la librairie genevoise Le Rameau d'Or, où Boujut était venu signer son dernier livre « Le jour où Gary Cooper est mort », une autobiographie dont le fil conducteur est sa désertion durant la guerre d'Algérie, qui le pousse à se cacher dans les salles obscures de Paris, où il découvre sa cinéphilie boulimique. Lors de cette chaleureuse conversation, nous avons évoqué Emmanuel Bove, les surréalistes et... Jacques Rigaut qu'il avait lu. Dans son ultime ouvrage, Boujut évoque également "le Feu follet": "Le film de Louis Malle constitue le plus sûr reflet de la ville où mon destin s'est inscrit un court moment. C'est mon décor intime, j'y retrouve mes repères, mieux que dans tout autre. Je marche dans les images d'un film que j'entendrais son auteur,pâle et défait, commenter un jour à Florence, de retour d'un voyage au long cours. Dans la fatigue du décalage horaire, un peu flottant, Malle trouve les mots justes, ceux qui collent à la fatigue existentielle de son héros, Alain Leroy, interprété si sobrement par Maurice Ronet." A la fin de notre rencontre, Michel Boujut nota les références de la biographie de Bove, je ne sais pas s'il a eu le temps de la lire, mais il me reste cette touchante dédicace qu'il m'écrivit en exergue de son livre : "Ce récit d'insoumission au temps de la sale guerre. En fraternité bovienne. Michel Boujut"


15.5.11

Des nouvelles de l'AGS



Les Zurichois maintiennent l’aide au suicide

Votation | Les Zurichois ne veulent ni limiter ni interdire l’aide au suicide. Ils ont très nettement rejeté dimanche deux initiatives de l’Union démocratique fédérale.

Les électeurs du canton de Zurich se sont exprimés dimanche à une large majorité pour le maintien de l’aide au suicide, aussi pour des étrangers non-résidents en Suisse, alors que plusieurs partis avaient milité contre "le tourisme de la mort".

Les deux initiatives populaires contre l’aide au suicide présentées par les partis conservateurs de l’Union démocratique fédérale (UDF) et du Parti évangélique (PEV) ont été balayées par les électeurs zurichois, canton le plus peuplé de Suisse et qui a régulièrement accueilli ces dernières années des étrangers voulant mettre fin à leur existence.

La première motion contre le "tourisme de la mort", visant à imposer une obligation de résidence d’au moins un an dans le canton aux personnes étrangères voulant bénéficier de l’aide au suicide, a été rejetée à 199 143 voix contre 53 673 pour, selon les résultats préliminaires.

La seconde initiative lancée par les deux partis, visant à demander une interdiction au niveau national de l’aide au suicide, a également été largement rejetée par les électeurs zurichois par 208 696 voix, alors que 37 871 électeurs s’étaient exprimés en faveur de ce texte.


"Mourir est une affaire privée"


"Le droit de mourir est une affaire privée, qui ne concerne ni l’Etat et encore moins l’Eglise", a réagi le vice-président de l’association d’aide au suicide Exit, Bernhard Sutter.

"Il s’agit d’un signe clair de Zurich et correspond à la tradition humanitaire de la Suisse de venir en aide aux autres", a-t-il dit.

A la différence de l’association Dignitas, qui assiste également des étrangers non-résidents, Exit ne soutient que des résidents suisses.

"Nous sommes une organisation responsable et devons effectuer des vérifications, lire le dossier médical. Cela n’est pas possible lorsque les gens ne se trouvent pas en Suisse", a plaidé M. Sutter.

Dignitas et son fondateur controversé Ludwig Minelli ont proposé ces dix dernières années à plus de 1000 étrangers, principalement des personnes en phase terminale d’une maladie, de profiter d’une législation suisse autorisant l’aide au suicide sous certaines conditions.

La réglementation autorise l’assistance au suicide lorsque celle-ci ne se fonde pas sur un mobile "égoïste". Cette aide ne peut être apportée que de façon passive en procurant par exemple les médicaments permettant à une personne de mettre fin à ses jours.

L’assistance active - aider une personne à prendre ou administrer un produit - est interdite.

Selon les chiffres fournis par Dignitas, l’organisation avait accompagné fin 2010 au total 1138 personnes, dont 592 en provenance d’Allemagne, 102 de France, 118 de Suisse, 19 d’Italie, 18 des Etats-Unis et 16 d’Espagne.

Un débat européen

Selon M. Sutter, "les pays européens doivent prendre eux-mêmes leurs problèmes en main (et) l’Allemagne, la France et le Royaume-Uni doivent faire des efforts". "La Suisse ne doit pas se laisser intimider" par ces pays, a-t-il souligné.

Le débat sur l’aide au suicide donne régulièrement lieu à des controverses en Europe.

En France, où l’histoire de Vincent Humbert, jeune tétraplégique que sa mère avait aidé à mourir en 2003, avait ému l’opinion publique, les sénateurs ont voté en janvier contre une proposition de loi voulant instaurer "une assistance médicalisée pour mourir".

Au Royaume-Uni, où l’aide au suicide reste un crime punissable de 14 ans de prison, le parquet britannique avait clarifié en février 2010 la loi sur le suicide assisté, rendant moins probables des poursuites contre une personne aidant un proche à se suicider.

AFP | 15.05.2011

10.5.11

Jean-Luc Le Ténia (1975-2011)






L'homme avait cessé de tenir son lapidaire journal intime le 30 avril. Il y a deux mois, avec ce clip typique de ses agissements à la fois mégalos et caustiques, plein d'autodérision morbide, il mettait en scène sa propre cérémonie d'enterrement... avant de clamer un espoir cafardeux. Le 3 mai 2011, Jean-Luc Le Ténia a mis fin à ses jours dans son appartement du Mans. Chanteur arraché de partout, il a composé près de 2 000 chansons au gré d'une carrière vécue à la marge, le seul album ayant trouvé un écho plus conséquent étant Le Meilleur Chanteur Français Du Monde, paru en 2002 grâce au collègue Ignatus, qui lui rend d'ailleurs hommage sur son site. Notre collaborateur Thibaut Allemand, qui croisa Jean-Luc à quelques reprises dans sa vie, évoque la mémoire de l'artiste défunt. Une cérémonie religieuse aura lieu à l’église Saint-Aldric, au Mans, ce jeudi 12 mai 2011 à 15h30.

« C’est quand ils sont vivants, qu’il faut aimer les gens / Les Jean-Luc ! », sont les premiers mots revenus à l’esprit lorsque j’appris le décès de Jean-Luc Le Ténia, retrouvé le 3 mai dernier dans son appartement du Mans, forcément. Forcément, car Jean-Luc était indissociable de la cité cénomane (comme disent les érudits), ou des 24 heures et des rillettes (comme disent...tout le monde, en fait). L’Âme Du Mans : c’était le titre d’une de ses cassettes, et Jean-Luc se définissait ainsi. Non sans humour. Mais c’est vrai, Jean-Luc était à l’image de cette drôle de ville : pas très grand, pas très gros, un peu cabossé, laissant couler la vie et s’enflammant parfois. J’ai un peu connu Jean-Luc. Vu pas mal de ses concerts épiques, seul avec une guitare en bois qu’il maltraitait à en saigner. Chopé quelques-uns de ses (innombrables) disques remplis à ras-bord de morceaux à la folie triste. Les ai écoutés souvent. Et puis un peu moins. Et pour être franc, je n’avais pas accroché à ses dernières compos au clavier. Mais sa mort à trente-six ans ou presque m’a secoué. Et fait remonter quelques histoires. C’est au début des années 90, vers quatorze ou quinze ans, que Jean-Luc Lecourt avait débuté la musique, écrivant des chansons dans son coin. Amateur de bande dessinée, il avait fondé un fanzine, Radis Noir, dans lequel se côtoyaient Jean-Luc Coudray ou Tony Papin. Faute de temps, le discret binoclard finirait par se consacrer tout entier à ses chansons, parce que « c’est moins difficile, expliquait-il. Et j’ai tendance à aller vers la facilité ». Pas simples, pourtant, étaient ses relations avec la gent féminine, dont il a tiré quelques-uns de ses textes les plus directs – et les plus poignants, comme Seul De Nouveau.

Ces chansons destinées à des filles, de sa voisine de palier à la caissière du Viveco, transpiraient le réel. Un réel mâtiné de psychose, où la drôlerie planquait le désespoir, où l’absurde de la répétition traduisait des obsessions souvent noires. « Je pourrais détruire tous mes rapports sociaux pour écrire une chanson qui me plaise vraiment », avait déclaré cet amateur de Jean-Louis Costes. Et ce n’était pas de la fanfaronnade : même si certaines de ses attaques contre Bertrand Cantat (avant Vilnius, hein), Henri Salvador ou le cannabis étaient franchement drôles, cette rock star de proximité se mettait à nu (au sens propre et figuré) et provoquait parfois, véritablement, le malaise. Trop souvent comparé à des rigolos comme Didier Super, Le Ténia préfigurait, depuis quinze ans déjà, Philippe Katerine (2010) de Katerine – où le rire jaune côtoie la peur bleue. Mais Jean-Luc se fichait de la chanson française, préférant – et reprenant – ses totems : The Mountain Goats, The Velvet Underground, Daniel Johnston, Ramones ou Neil Young. Ce chanteur inclassable rangé dans la case anti-folk (faute de mieux) avait depuis quelques temps raréfié les concerts, mais pas sa production – pléthorique. « J’espère qu’un jour, les gens comprendront ce que j’ai dans la tête grâce à ces chansons », disait parfois ce songwriter méconnu, malgré un disque bancal paru chez Ignatub en 2002. Au rayon des anecdotes, je pourrais évoquer ce concert manceau de Miossec, en 2002, où le "tendre granit" fit monter le vers solitaire sur scène. Ou encore cette chanson des Wampas, nommée... Jean-Luc Le Ténia, tout simplement.

Non, en fait, j’ai un souvenir tout bête : je devais avoir 17 ans, et Le Ténia chantait Daniel Johnston et Jonathan Richman en promenade sur une plage. Les noms me disaient quelque chose, mais ça restait vague. Je vais le voir après le concert, pour en savoir plus. « Je te ferai une compile », me répond-il. Une semaine plus tard, je rêvasse à un arrêt de bus lorsqu’un cycliste me fonce dessus et s’arrête net. C’est Jean-Luc, qui sort une cassette de sa poche. « Tiens, je t’ai fait une compile », lâche-t-il avant de reprendre sa route. Et cette vieille K7 de leçon d’allemand effacée par ses soins contenait désormais des chansons du vieil enfant texan. Je découvrais Richman un peu plus tard, à la médiathèque où Le Ténia travaillait – section jeunesse. Voilà, ce n’est pas grand’chose, mais depuis ce jour, Daniel Johnston, Jonathan Richman et Jean-Luc Le Ténia sont irrémédiablement liés. Pour autant, pas question de faire de ce fan absolu de Russ Meyer un... saint, ni d’oublier les frasques parfois lourdingues de ce grand sensible. Toujours est-il qu’avec la disparition de Jean-Luc Le Ténia, c’est un peu de l’âme du Mans qui s’en va. Mais pas seulement. C’est aussi un artisan talentueux, incompris, émouvant, irritant, pugnace, fatigant, stimulant, qui fout le camp. Laissant orphelines mille deux cent chansons, environ.

Thibaut Allemand

3.5.11

Ma main amie


Samuel Beckett à l’enterrement de Roger Blin,
le 27 janvier 1984,
par Bernard Morlino.

"Toute la racaille moderne n’est qu’une poignée de mondains de la déchéance, surtout son chef de fil qu’on a pris le pif poudré sur un capot de bagnole. Ce gringalet n’est rien à côté de Jacques Rigaut qui se shootait à travers son costume.
Je ne fais pas l’apologie de la défonce. J’ai simplement horreur de la fausse souffrance. Ma vie se confond avec la littérature depuis au moins 50 ans. Vers 8 ans, j’ai pris conscience de la mort quand mon cousin m’a dit : « Tu sais, ma mère va mourir. Et la tienne aussi. » Auparavant, je n’y avais jamais pensé. Il m’a dit ça quand on a aperçu au loin sa mère. C’était juste avant midi. Je m’en souviens car après il est parti mangé, me laissant seul avec mes jonglages. Nous jouions au foot, ou plus exactement au ballon. Lui et moi, on y jouait dès que nous sortions de l’école. Le football ne m’a jamais quitté. Nos mères, oui.
J’ai ce flash au moment où je suis en train de lire Lord Patchogue, soit quelques heures après la découverte du corps de Marie-France Pisier dans la piscine de sa résidence. Savez-vous ce que raconte le livre de Jacques Rigaut (1898-1929) ? Il s’agit de quelques pages sauvées du néant qui racontent l’histoire d’un homme qui se jette dans un miroir pour tenter de le traverser. Ce Lord Patchogue c’est le double de Jacques Rigaut. Est-ce que la comédienne a elle aussi voulu voir ce qu’il y a de l’autre côté ? Une piscine est un miroir mouvant. A-t-elle lu ce texte ? Je ne pense pas. Et c’est bien dommage. Ce récit est inachevé. (La vie de Marie-France Pisier aussi malgré les apparences.) On ne pouvait plus le trouver en librairie depuis 1930 et 1970, les deux seules fois où il était à la portée des lecteurs. Grand merci aux éditions du Chemin de fer de remettre dans le circuit ce texte dans une remarquable présentation.
Lisons cet ouvrage, avant de lire la biographie de Rigaut par Jean-Luc Bitton qui sera un météore dans le monde de l’édition tant on l’attend avec impatience tout en souhaitant retarder le plus longtemps sa parution. Bitton est comme François Weyergans. Il n’aime pas rendre ses manuscrits.

LA SUITE ICI


29.4.11

Jean José Marchand (1920-2011)




"Il est des hommes qui renoncent sans peine apparente à leur propre oeuvre, au profit des écrivains du passé. C'était la vocation de Jean José Marchand, qu'il exerça jusqu'aux derniers jours avec passion, modestie, et non sans malice. Né le 14 août 1920 à Paris, il est mort le 8 mars, à l'âge de 90 ans. Avec lui s'éteint une mémoire phénoménale." Ainsi débute la notice nécrologique consacrée au critique et documentariste Jean José Marchand, rédigée par Claire Paulhan, publiée dans le Monde du 1er avril 2011. La discrète disparition d'un érudit passionné et homme libre dégagé de toute la bien-pensance de notre époque (seulement quelques-uns lui rendirent hommage) qui recueillit les souvenirs d'écrivains, d'artistes et philosophes dans le cadre de sa série "Archives du XXème siècle" dont quelques émissions sont consultables sur le site de l'INA. Jean José Marchand avait produit, entre autres, la fameuse série de documentaires consacrée au mouvement Dada, réalisée par Philippe Collin. Je n'ai malheureusement jamais rencontré Jean José Marchand, mais me souviens d'une longue et passionnante conversation téléphonique nocturne durant laquelle nous avons évoqué Dada et notre panthéon littéraire en commun avec quelques écrivains comme Emmanuel Bove, Georges Hyvernaud ou Henri Calet. L'auteur de La Leçon du chat tenait en ligne le journal de ses lectures, dans son dernier post on peut lire : "Dans la culture, on n’entre, comme au paradis, que tout seul."

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20.4.11

16.4.11

Rigaut sans chapeau




Cher Monsieur,



Je me permets de vous envoyer quelques photos d’une peinture que je possède (ou l’inverse), espérant que vous pourrez m’aider à résoudre l’énigme qu’elle représente pour moi.

Sachez d’abord que l’œuvre de Jacques Rigaut, et sa personne, me hantent depuis longtemps et font partie presque au quotidien de mes nostalgies vieillissantes.

Un peu médiocrement, je tape parfois son nom sur E-Bay. C’est ainsi que j’ai acquis cette peinture. J’aime ce visage d’allure surréaliste, et j’aimerais bien savoir de qui il s’agit, mais c’est surtout l’inscription qui m’émeut : « Rigaut sans chapeau » (quand on sait combien légendaires étaient ses couvres-chef)

J’espère que ce petit mystère saura vous intéresser.

Bien Cordialement,

Jean-Luc Giraud

19.3.11

LORD PATCHOGUE IS BACK (2)



Les éditions du Chemin de fer proposent dans leurs nouveautés de mars 2011, une version "rénovée" et illustrée de Lord Patchogue accompagnée d'une postface de votre serviteur. Un petit livret biographique est offert avec le livre.

15.3.11

WANTED




10 000 dollars à qui baptisera son enfant Dada

Le mouvement culturel dadaïste et son lieu mythique, le Cabaret Voltaire à Zurich lancent une action pour leur centième anniversaire.

Le «Cabaret Voltaire» et le duo d'artistes Com&Com recherchent à travers le monde des parents qui donneront à leur enfant le nom de baptême «Dada». A la clef: une récompense de 10 000 dollars nous révèle le «Tages Anzeiger».

Lancement à Moscou

Le lancement de cette «happening» s'est fait à Moscou. «Pour redynamiser les idées et les stratégies du dadaïsme» selon le duo Com&Com. Car le mouvement doit se montrer critique face à la société de consommation actuelle.

Un enfant a du reste déjà été baptise Dada en 2005 à Winterthour dans le cadre de l'action «Gugusdada». Un compte d'épargne doté de 10 000 francs a été ouvert pour le bébé à cette occasion.

Entre 5 et 6 bénéficiaires

«Jusqu'en 2016, cinq à six enfants seront peut-être ainsi prénommés» estime Johannes Hedinger de Com&Com. Ils seront tous invité en 2016 pour célébrer les 100 ans du mouvement intellectuel, littéraire et artistique né sur les rives de la Limmat.

Hors budget

Du côté de la direction de la culture de la ville de Zurich, Paul Baumann, son directeur adjoint est clair. «La ville prend à sa charge près de 300 000 francs pour la location du local «Cabaret Voltaire». Pour cette action, l'argent est apporté par des sponsors ou sur les rentrées du café.»
Il est vrai que le conseil municipal a accordé en août 2010 un crédit de 900 000 francs pour les 100 ans du dadaïsme, dont deux-tiers sont injectés directement dans la location du «Cabaret Voltaire».

Source : 20 Minutes.ch

3.3.11

Les années passent...



"Cher Monsieur,

En pièce jointe, une édition du Feu follet que je viens d'acquérir, avec un envoi autographe de Drieu, lapidaire mais magnifique ("Les saisons passent"). Des années que je cours après un envoi d'auteur sur ce livre (il y a quelques années, j'en avais manqué un, encore plus beau : "Il meurt s'il ne s'attache"). Le dédicataire de mon exemplaire est semble-t-il l'administrateur de la NRF. N'hésitez pas à reproduire la dédicace sur votre site et encore bravo pour votre travail.

Bien à vous,

Guillaume Daban"

12.2.11

Philuménie



"Connaissez-vous ma collection unique au monde de boites d'allumettes?"
(Jacques Rigaut)

5.2.11

LORD PATCHOGUE IS BACK




En attendant la réédition intégrale des Ecrits de Jacques Rigaut (par Gallimard ou un autre éditeur), les éditions du Chemin de fer nous proposent celle de Lord Patchogue dans sa version la plus complète avec des illustrations et une postface. Dans toutes les bonnes librairies, avant le prochain salon du livre.

22.1.11

Mise en abyme (2)



Alléluia ! Dans le "post" de janvier, publié sur le blog qu'il consacre à l'écrivain surréaliste Jacques Rigaut (1898-1929), Jean-Luc Bitton, son biographe, a annoncé une date de remise de copie de son manuscrit : printemps 2012, pour une parution du livre chez Denoël "dans le meilleur des cas" en septembre 2012. C'est Olivier Rubinstein qui va être content ! Car l'éditeur attend ce texte depuis pas moins de sept ans.


Il faut dire que Jean-Luc Bitton est un phénomène. En février 2005, il a créé un blog consacré à l'oeuvre de Jacques Rigaut, qui était éparse. Ce blog lui a permis de rassembler documents et témoignages et, au fil du temps, il est devenu "un livre en soi". "Il constitue un soutien moral, car être biographe est un métier difficile", explique Jean-Luc Bitton. Il fait office de "making of" de sa biographie et Jean-Luc Bitton sait qu'il est lu par des anonymes, mais aussi par des pairs prestigieux, comme Jean Echenoz.


"Sur mon blog, je fais des cadeaux aux lecteurs, mais il y a un juste équilibre à trouver, afin de ne pas mettre en péril la biographie", dit-il. Pour Olivier Rubinstein, qui voit le livre s'élaborer sur le Net, "Jean-Luc Bitton en met trop sur son site, qui est extrêmement bien fait". De temps en temps, il voit aussi apparaître les mots qu'il envoie à son auteur. Philosophe, il attend depuis douze ans une autre biographie de référence, celle de Robert Denoël, écrite par Pascale Froment et en coédition chez Fayard. Mais là, pas de date en vue pour l'instant.

Alain Beuve-Méry
LE MONDE DES LIVRES du 21 janvier 2011

2.1.11

"Un superlatif chasse l'autre", une année chasse l'autre...



A ma connaissance, il n'y a jamais eu de manuscrit de J.R. en vente sur eBay. C'est donc une première que cette vente en ligne. Mille euros la page...la cote de Rigaut se porte bien. J'aurais bien craqué par fétichisme littéraire, mais cette nouvelle année me trouve particulièrement désargenté. J'espère que cette relique tombera entre de bonnes mains. Merci à Thomas et Nicolas pour m'avoir signalé cette vente. J'en profite pour adresser mes meilleux voeux pour l'année 2011 aux lectrices et lecteurs du blog Rigaut. Concernant la deadline de la remise de mon manuscrit, je me suis engagé auprès de mon éditeur pour le printemps 2012 en visant une parution, dans le meilleur des cas, en septembre 2012. Avant la fin du monde.

4.12.10

Portraits révélés


Gladys Rigaut en 1926

Jacques Rigaut vers 1922


Il y a quelques années, Quentin Bajac m'avait reçu dans les entrailles du Centre Pompidou pour consulter quelques portraits de J.R. provenant du fonds Man Ray. Il avait évoqué 10.000 négatifs inédits du photographe, reçus en donation en 1995. Un inventaire était en cours dont l'aboutissement aujourd'hui est cet ouvrage avec 500 portraits publiés dont la plupart sont totalement inédits comme ce magnifique portrait de Madame Rigaut qui dormait dans les archives depuis 1926. Un portrait également inédit de J.R. au regard brûlant.
Il reste environ 9500 négatifs à révéler...

Merci à Fabrice Lefaix de l'Oeil Cacodylate qui m'a signalé ces images.

18.11.10

THEMA



"Et maintenant, réfléchissez, les miroirs."




L’Agence Générale du Suicide
Société reconnue d’utilité publique**
Siège principal à Paris: 73, boulevard Montparnasse.

8.11.10

Mise en abyme


Michel Houellebecq, lors de la remise du prix Goncourt 2010
Photo by Franck Chevalier

"Il souhaitait être enterré très précisément au cimetière du Montparnasse, il avait même acheté à l'avance la concession, une concession simple, trentenaire, qui se trouvait par hasard située à quelques mètres de celle d'Emmanuel Bove." (La carte et le territoire, p. 317.)

6.11.10

Cimetière Montmartre, 6 novembre 2010



Photos : Franck Chevalier

"Seigneur, ne vous fichez pas de moi." (Jacques Rigaut)


2.11.10

La maison où est né Lord Patchogue



"It was at this house in 1924 that the French Dadaist poet Jacques Rigaut dove through a mirror in an attempt to pass through to another dimension. At that time the house was known as Orchard Cottage." (Merci à Andrew F.)

7.10.10

Redocumentariser




Blogs : Ecritures d'un Nouveau Genre ?
Sous la direction de Christèle Couleau et Pascale Hellégouarc'h
L'Harmattan, juin 2010, 200 p.


Sinon un dossier Jacques Rigaut sur le site de La Revue des Ressources avec plusieurs textes en ligne : Propos Amorphes, Lord Patchogue, Roman d'un jeune homme pauvre. Remerciements à Aliette Guibert et Robin Hunzinger.

Plusieurs lecteurs m'ont signalé la difficulté à trouver l'édition des Ecrits de J.R. chez Gallimard. J'espère qu'une réédition aura lieu lors de la parution de la biographie.

29.9.10

Pélerinage



Amalfi

La chambre de J.R?

Ibsen




l'Albergo della Luna

"L'été suivant, je me trouvais en Italie, sur le petit bateau d'un ami dans le golfe de Naples." (Ecrits, Jacques Rigaut) J.R. s'est arrêté à Amalfi... Il est descendu à l'Albergo della Luna, L'auberge de la Lune, un ancien couvent byzantin qui fut la demeure d'Ibsen et de saint François d'Assise. Lors d'un récent voyage en Italie, Caroline Vitelli et Aurélien Viaccoz ont fait un petit pélerinage à l'Albergo della Luna sur les traces de Rigaut. Ils ont ramené de leur périple ces (belles) images. Merci à eux!

20.9.10

Un courageux silence


Edmond Jaloux


" (...)Un de ces disparus restera peut-être comme
le symbole même de cette jeunesse aventu-
reuse, scintillante et désespérée. Il s'est sui-
cidé, il y a peu de mois. Il s'appelait Jacques
Rigaut. Les causes extérieures de son suicide
sont indifférentes notons seulement que dix
ans avant il écrivait que « le suicide était sa
vocation ». Il essaya de vivre avant de la réa-
liser et même, il vécut. Il était beau, élo-
quent, spirituel, et d'une grande distinction
d'esprit. Il aurait pu avoir, comme tant d'au-
tres, un certain talent et du succès. Mais il
trouvait qu'on est impardonnable d'écrire en-
core quand on est sûr de ne pas devenir un
nouveau Baudelaire, un nouveau Rimbaud, et
il méprisait volontiers ceux qui n'observaient
pas comme lui un courageux silence. Il pré-
féra le plaisir au labeur, et même l'oubli. (...)"

(Extrait d'une chronique inédite
d'Edmond Jaloux, 1931)

7.8.10

Cravan is back in Switzerland



Bastiaan Van der Velden, universitaire, chercheur et commissaire d'exposition, mais surtout passionné de Cravan, organise une exposition à Saint-Gall (Suisse) consacrée à l'enfance du poète-boxeur aux cheveux les plus courts du monde. Cette exposition qui proposera des documents inédits se tiendra au musée Point Jaune de Saint-Gall entre le 9 septembre et le 3 octobre 2010.

6.8.10

Palentête



Dans sa critique du dernier film de Christophe Nolan, Jean-Luc Douin évoque (entre autres) Rigaut. Le journaliste du Monde fait allusion à la fascination de Rigaut pour les opportunités et paradoxes qu’offre le voyage temporel. Breton témoignera dans ses carnets de l'enthousiasme de Rigaut à l'idée d'aller revivre le passé pour mieux le manipuler : "Il pense qu’en allant assez vite dans le sens opposé au mouvement de la terre, on pourrait revenir en arrière, arriver au temps de César, à la Genèse. Il en tire toutes sortes de conséquences merveilleuses : dans un lieu où l’on a déjà passé on se retrouverait à un autre âge, aux pieds de la même femme par exemple, et que l’on pourrait devenir jaloux de soi-même."

JLB

"Inception" : blockbuster cérébral

Inception signifie "origine", éclosion d'un événement qui va en générer d'autres en écho. Des émotions dont Christopher Nolan explore la figuration dans les arcanes du cerveau. Le chaos mental est l'un des principes de ce film d'action qui mixe la stratégie d'un gang spécialisé dans l'espionnage industriel et les troubles psychopathologiques de son chef. Orchestrateur de ce voyage dans les neurones et observateur des mécanismes de défense qui s'y déclenchent comme une sirène d'alarme, le cinéaste brouille le réel et le rêve, leur octroie à chacun des critères temporels différents.Auteur de ce scénario infernal qu'il met en scène avec un tel sens du détail dramaturgique que nombre de spectateurs auront à coeur d'aller voir Inception plusieurs fois, Christopher Nolan imagine les exploits d'un "extracteur", un type qui s'introduit dans les rêves de ses proies pour leur voler des secrets enfouis au fond de leur subconscient. Le voilà chargé par une multinationale de faire l'inverse : plutôt que de dérober une idée, il s'agit d'en implanter une dans l'esprit d'un individu, comme un ver dans un fruit. Glisser l'inception susceptible de pousser un puissant patron à changer ses plans.

Construite sur le principe des histoires en abyme, obligeant ces étranges espions à imaginer les décors déroutants de leurs plongées oniriques et à emboîter plusieurs rêves les uns dans les autres, cette intrigue est de nature à combler les tenants du spectacle à l'hollywoodienne. Truffée d'effets spéciaux, elle donne lieu à des jeux de miroirs sous le métro aérien parisien, une poursuite échevelée dans les ruelles de Mombasa au Kenya, des constructions virtuelles qui s'écroulent, des pieds de nez à l'équilibre, marches au plafond, combats en apesanteur, final à la James Bond, suspense crispant.

Les admirateurs de Christopher Nolan y retrouvent le goût du dédale, la succession de flash-back, les décalages de niveaux de réalité et le désordre psychologique lié à l'amnésie qui faisaient le succès de son premier film, Memento (2000), ainsi que sa propension à faire de Batman un justicier tourmenté (Batman Begins, 2005, et The Dark Night, 2008). Car Cobb est hanté par une douloureuse épreuve intime, poursuivi par une épouse décédée qui surgit dans ses songes pour saboter ses missions.

"Ces rêveurs assis"

Ils découvriront un démiurge machiavélique que n'eurent pas renié les surréalistes. Nous ne sommes pas loin ici du Je t'aime, je t'aime d'Alain Resnais et Jacques Sternberg (1968) où un homme voyage à travers le temps en égaré, cobaye d'une expérience perturbée qui lui fait croiser une fille cafardeuse qu'il prétend avoir tuée. Dans Inception, Mall, la femme fatale (Marion Cotillard), est la Nadja de Cobb, une créature quasi fantasmatique qui prend le rêve pour le réel (et inversement), multiplie les appels de détresse, perd la raison jusqu'à sauter dans le vide pour retrouver l'amour de sa vie. Surréaliste suicidé en 1929, Jacques Rigaut était pareillement certain de n'être qu'un fantôme, persuadé qu'en remontant le temps il redeviendrait lui-même.
La minutie avec laquelle Christopher Nolan peint la mise en place des séances de sommeil collectif nous replonge dans les expériences hypnotiques planifiées chez André Breton, où Robert Desnos remplissait le rôle du médium aux yeux fermés.

Comme dans Inception, ces séances destinées à explorer les rêves de chacun entraînaient des désordres sensoriels et états impulsifs. L'idée de Breton était que ces rêves harmonisés en "vases communicants" étaient de nature à résoudre certaines difficultés de la vie. Exista même avec un certain Hervey de Saint Denys (1822-1892) la notion de "rêve dirigé" : ce sinologue prouva que l'on pouvait se créer les rêves de son choix, par exemple rêver d'une région après s'être endormi en aspergeant son oreiller d'un parfum qu'il y avait acquis.

Dans Inception, on n'est pas près d'oublier ce plan, fixant des corps endormis flottant dans un virtuel cosmos. C'est l'image même des spectateurs de cinéma, candidats à rêver ensemble, dans une même salle. Ces "rêveurs assis, disait Desnos, sont emportés dans un nouveau monde auprès duquel la réalité n'est que fiction peu attachante."

Jean-Luc Douin, Le Monde du 21/07/2010



3.8.10

La suicidée de la société



Voici un très beau texte de Maurice G. Dantec à propos du suicide de l'écrivaine Nelly Arcan (1973-2009). Les textes pertinents sur le sujet sont trop rares pour ne pas les saluer. JLB

Nelly Arcan : l'étincelle et les extincteurs

Du suicide de Nelly Arcan, et de ses causes probables dans le monde qui l'avait créée.

Il existe deux manières de succomber au nihilisme. La première consiste à s'en faire l'esclave soumis et fier de l'être, adoptant d'instinct la posture du rebelle qui va de pair, et avalant avec délices toutes les couleuvres que la « post-modernité » lui présentera, pourvu que cela soit confectionné avec des ingrédients « verts » et « éthiquement présentables ».

La seconde se termine plus tragiquement, elle résulte d'un combat perdu d'avance contre la fondation de toute forme de nihilisme : désirer rejoindre le néant, pour s'affranchir de la Faucheuse qui a pris possession de la « vie », mais en se jetant sur sa lame.

Il faut bien comprendre l'aspect paradoxal de ce désir thanatique, il ne s'agit pas en effet d'une quelconque « pulsion suicidaire » comme les magistrats psychanalytiques tentent de nous le faire accroire. Il s'agit bien plutôt d'une tension constamment exercée entre la spirale descendante d'un « dégoût de la vie », résultant tout autant d'expériences personnelles que de leur mise en relation avec l'univers social, et l'aspiration secrète, invisible, indicible, à une authentique illumination.

Nous allons voir comment cette aspiration s'avère au final la dernière boucle du piège que le relativisme intégral aura tissé dans les esprits, durant le temps, précisément, de la vie passée sur cette Terre par Nelly Arcan .

Le premier mensonge que la société québécoise post-modernisée est en train d'élaborer, c'est qu'elle n'est absolument pour rien dans cette « mort volontaire » (c'est en effet le mot juste), et surtout qu'il s'agit là de la « mort d'un être humain », entendez : comme tous les autres.

Un « être humain » comme vouzémoâ, avec ses pulsions maladives, ses problèmes personnels et professionnels, relationnels et intimes, bref, ce mensonge a pour but d'ôter toute singularité à ce qui fore le mystère du suicide d'un écrivain. Car c'est en tant qu'écrivain que Nelly Arcan a été « suicidée » ; comme le dit fort justement, et dans une perfection lapidaire, une certaine CalamitySandrine sur un blog québécois où j'ai vainement tenté de discuter, « on l'a tuée de sa propre main ». Mais comment cette société, qui a produit les conditions suffisantes et nécessaires à l'émergence puis à la disparition d'un tel écrivain, aurait-elle le cran de se regarder bien en face, dans le miroir de ses constantes trahisons ?

Le blog en question est à ce titre tout à fait représentatif de cette tendance, j'oserais dire cette force d'attraction collective vers la pop-psychanalyse, l'humanisme new-age, l'égomanie consensuelle et le syncrétisme post-moderniste, on est ici pour verser quelques larmes, en précisant parfois que l'on n'a rien lu d'elle (quel intérêt, en effet, s'agissant d'un écrivain ?) et s'offusquer dès lors que l'on ose remettre en question le « modèle québécois », qui est précisément le seul et unique responsable de cette mise à mort dont il s'agit de supprimer toute la singularité en la mixant aussi vite que possible dans le « moule démocratique ». Cet appendicule de la sphère Internet aura forgé sans le savoir la nécessité d'écrire ce texte, tout autant qu'il aura servi de test « en temps réel » des formes diverses et variées qu'a prises le néo-conformisme démocratique. Pour un blog se dénommant sans rire "carnet résistant", c'était disons... cohérent avec l'époque.

Je me doute bien que le sort d'une écrivaine canadienne, comme il se dit ici, même québécoise et francophone, aura peu de chances de bouleverser les rédactions parisiennes, quoique, justement , le Québec post-moderne des années 2000 se met à avoir la cote chez nos hommes politiques et intellectuels. Elle aura eut droit, n'ayez crainte, à sa rubrique nécrologique et commémorative dans quelque page culturelle d'un ou plusieurs de nos « grands quotidiens nationaux », à peine moins qu'ici même.

Ce qui compte, en ce cas précis, c'est le nombre exact de poncifs bien-pensants et de critiques préformatées qui auront été pondus à la chaîne, par les sicaires de la presse ou les baronnets de la Blogosphère, pour occulter le fait que ce sont eux, qui formatent la structure de la parole au service du vide, qui sont les plus directement impliqués dans le meurtre, par victime interposée, de Nelly Arcan.

Autant dire dans son sacrifice.

C'est étrange, les meilleurs écrivains québécois finissent inévitablement par se donner la mort; Michel Tremblay les enterrera tous.

Hubert Aquin, dernier génie littéraire national, et nationaliste de la première heure, se suicide lors de l'accession du Parti Québécois au pouvoir en 1976.

Nelly Arcan, une bonne génération plus tard, se donne la mort alors que le post-modernisme relativiste et multiculturaliste est à son sommet.

Ne cherchez pas, c'est le "hasard".

Tout le monde s'entend - en tout cas - à vouloir effacer la singularité de ce "suicide", qui n'est surtout pas lié à son existence d'écrivain. Cela demanderait à ce qu'on lise ses livres, pour commencer, effort semble-t-il hors de portée, les commémorations larmoyantes sont plus aisées, et permettent d'évacuer au plus vite l'essentiel.

Ce qui "compte" ce sont les "conditions objectives" de son suicide, c'est à dire ce qu'IL Y A DE COMMUN à TOUS LES ACTES SUICIDAIRES.

Chacun y va de son pathétique credo, les précédentes "tentatives", les immanquables "pulsions" de la circuiterie pop-psychanalytique, les "prédispositions" diverses et variées, les "peines d'amour", je passe rapidement sur les invocations pompeuses de "dépressions chroniques", voire de "psychose", jusqu'aux "problèmes financiers", sans oublier l'alcool, le sexe, les drogues, ne manque que le rock'n'roll.

Toute la société québécoise, ses médias en tête, a décidé d'aplanir ce qui fonde la singularité d'un écrivain, soit son jeu permanent avec les limites de sa propre destruction. Elle a refusé de comprendre les multiples contradictions qui fondaient son existence unique. Elle fera donc de Nelly Arcan une tragique icône pour tabloïd "intello", et personne ne se sera posé les vraies questions : non pas pourquoi, ni comment ?

Mais par qui ?

Et pour combien (d'exemplaires) ?

La société "démocratique" aura une nouvelle fois fait valoir les droits de la masse, qui se reconnaîtra dans ce portrait falsifié, et pourra continuer de dormir, en attendant le prochain vol orbital de Guy Laliberté et de son nez rouge.

Nelly Arcan, comme tout authentique écrivain, n'était pas qu'une seule personne, elle était non seulement plusieurs, mais elle était à la fois TOUTE personne possible et PERSONNE.

Ceux qui l'ont «suicidée », ses "éducateurs", les officines de la Médiature, la (dé)génération nihiliste qui lui a donné le jour, tous ont toujours su ce qu'ils faisaient en l'instrumentalisant comme "reine de l'autofiction trash" : en l'emprisonnant dans ce qu'elle paraissait être, y compris à ses propres yeux, on était certain de faire en sorte qu'elle ne devienne jamais ce qu'elle était, comme Nietzsche l'aurait probablement dit.

Je n'écris pas ce texte pour allonger un dithyrambe posthume de plus, et pas plus pour considérer cette mort avec le mépris convenu des écrivaillons du 6° arrondissement, ou de je ne sais quel cours de cultural studies , je vais au contraire m'efforcer de démontrer comment, simultanément, Nelly Arcan était un authentique écrivain, c'est à dire un être en devenir, tout autant que l'instrument pas totalement involontaire du "piège" dans lequel elle était enfermée, avec l'aide "désintéressée" des médias (dont celui qui l'avait embauchée), en répondant aux attentes d'un public amateur de "transgressions autofictionnelles", avant, précisément, face au mur du réel, de changer de direction, et de n'être plus comprise, ni suivie par les critiques en vue.

Cette jeune femme était à l'image de l'époque, elle en était son clone, et elle le savait. Ses chirurgies plastiques n'étaient que la conséquence d'une profonde perte d'identité - liée aux nouvelles formes normatives post-modernistes - et ces précédentes tentatives de suicide démontrent, si besoin est, qu'elle avait outrageusement conscience du terrible VIDE que la génération précédente, celle qui lui a "appris" la littérature à l'Université (!), lui avait laissé comme legs.

Prise dans cet étau insoutenable, sa "conscience" d'écrivaine ( c'est à dire double par nature) ne pouvait finir que par imploser. C'est pour cette raison que j'affirme sans ambiguïté que c'est bien la société dont elle était la paradoxale image (sur)vivante qui l'a faite disparaître. Comme Hubert Aquin fut "suicidé" par le social-libéralisme indépendantiste de la société québécoise des années 70.




C'est par ses livres bien sûr, que l'on a une chance de pouvoir comprendre la destinée de cette jeune femme, éliminée par la société dont elle était un des produits les plus aboutis tout autant qu'un pôle de résistance inconscient.

Mais c'est moins par leur contenu manifeste que par leur contenu latent. En fait, lire un livre de Nelly Arcan relève d'une bizarre expérience apophatique, ce qui est dit orbite autour d'un abyssal vide ontologique qui est à chaque fois le secret littéraire de l'ouvrage, son secret, donc son axe.

Dés la parution de son premier roman, Putain, tout était en place pour la grande bouffonnerie du monde de la Culture, en quête continuelle d'une idole à consommer, jusqu'aux cendres si possible. Le livre de Nelly Arcan tombait à pic pour les pigistes nécessiteux de la critique « subversive », il arrivait en pleine vague « trash » et au moment où les « autofictions » en vogue, de Catherine Millet à Christine Angot, se focalisaient principalement sur les positions du Kama-Sutra à adopter avec tel ou tel éditeur ou écrivain à succès sur la banquette arrière d'une voiture de location.

Mieux encore, elle s'offrait ainsi aux petits jansénistes du web qui, s'autobombardant « défenseurs de la littérature », s'empressèrent de l'assimiler avec les nouvelles figures « féminines » de cette écriture « transgressive », qui n'est rien d'autre que la panoplie phantasmatique bourgeoise adaptée aux moeurs de notre époque sexuellement « libérée ».

On a beaucoup glosé sur ce livre mais tout le monde s'entendit pour y voir « un cri de haine contre la gent masculine, doublé d'une haine de soi et d'un profond désespoir ». Personne ne sembla prêter attention à la tension dont je parlais plus haut, et qui naissait d'un quatrième terme. Ce terme, c'est l'écriture. C'était tout ce qui tentait justement de résister à la haine et au désespoir, c'est à dire au nihilisme ; cette tension se faisait jour dans l'écriture disais-je, donc par la pensée en mouvement, mais on n'en était encore qu'aux premières secondes post-natales, il s'agissait déjà pour Nelly Arcan de se réapproprier son oeuvre et son destin d'écrivain, convoités par tout les réducteurs de têtes de la culture et de la communication.

Avec la parution de son second roman, Folle, le processus de digestion par l'estomac du monstre culturel franchit un seuil qualitatif. Ce livre présente en effet comme sous une lumière chirurgicale tout ce que le premier avait jeté dans le chaos de l'électricité nocturne. Pourtant, déjà, Nelly Arcan sut jouer d'un paradoxe croisé : la vie d'une escort-girl est au final plus fatalement « réglée » que celle d'une jeune femme en quête de beauté et en proie au terrifiant conformisme de la « société normale », dans laquelle la seule issue est le pathos, alors que la seule maladie réelle c'est précisément cette société, capable de fabriquer celle qu'elle avait traversée dans le premier roman. Peu de « critiques » ont me semble-t-il perçu ce lien mystérieux et pourtant si visible entre les deux ouvrages. L'autofiction semblait vouloir se libérer de sa gangue systémique, certains parlèrent même de « poésie », de petits profs subventionnés lui accordèrent un satisfecit en maîtrise de la langue française, on vanta une « narration » plus construite, mais c'était évidemment pour mieux la confondre avec ce qu'elle pensait être, pour l'identifier avec l'image collective/objective qu'elle se fabriquait d'elle-même, tout autant que l'image subjectivisée que le socius lui renvoyait, avec pour objectif d' encadrer sa littérature naissante dans les schèmes de la « critique » contemporaine, qui n'aurait plus qu'à débiter à l'avance ses saucisses de poncifs universitaires.

Comme d'habitude, celle-ci manqua l'essentiel, c'est à dire la naissance d'une tragédie.

Désormais la tension exercée par l'écriture se faisait plus sensible, quelque chose résistait au récit lui-même, et surtout résistait à l'écrivain elle-même. En fait quelque chose résistait de l'intérieur à sa propre écriture.

Cela ne pouvait conduire qu'à une crise - krisis, changement - c'est à dire à une authentique catastrophe ontologique, qui est ce moment ineffable où l'écrivain se découvre un être libre.

Le moment le plus dangereux pour tout être humain, en particulier lorsqu'il s'est assujetti au verbe.

La Vérité nous rendra libre, nous apprennent les Saintes Écritures, c'est pour cette raison que la Vérité ne l'est pas. Elle est non seulement le point nodal de toutes les contraintes du Monde Créé, mais elle est aussi la lumière qui se transfigure et s'incarne, jusqu'à l'état de dénuement le plus extrême.

La Vérité gît au fond d'une cellule, ou saigne suppliciée sur une croix, si elle illumine c'est parce qu'elle prend sur elle toutes les ténèbres du monde. Si elle peut nous offrir la liberté c'est grâce au sacrifice qu'elle a consenti de la sienne propre.

La littérature est un lointain reflet de cette étincelle paradoxale ; écrire ne consiste pas à exprimer quelque chose venant de soi, mais à imprimer sur ce soi tout ce que le Cosmos est en mesure d'offrir et d'inventer à chaque instant.

L'écrivain n'est pas un haut-parleur, sauf celui qui aboie avec ses maîtres, l'écrivain est une machine d'enregistrement, de décodage, une machine « en-statique » qui aspire l'univers vers elle, telle une « boîte noire », plutôt que de diriger son esprit vers les extases fusionnelles avec l'extérieur.

A ce stade des hostilités entre l'écrivain Nelly Arcan et la société qui l'a conçue, la disjonction est déjà opérante, même si chacun des antagonistes n'en a pas encore pleinement conscience. Alors que la Médiature Générale et le troupeau démocratique qui la lit s'entendent pour vanter l'aspect « dérangeant », « intime », « cru » et « violent » de ses deux premiers romans, avec le « désespoir » qui va de pair, Nelly Arcan, lors d'une entrevue donnée à l'hebdomadaire VOIR, laisse percevoir la nature du choc dont je parlais un peu plus haut, cet impact laissé par l'irruption intempestive de la littérature au c½ur du « soi » qu'elle est venue détruire. Pour la première fois depuis son apparition sur la « scène littéraire », Nelly Arcan laisse échapper quelques mots cruciaux qui démontrent qu'elle a déjà compris que toute poésie, et par extension toute littérature, se doit d'être impersonnelle, comme le savait Georg Trakl :

Quand j'écris, je suis dans un état de grande neutralité. Je ne suis pas affectée par ce que j'écris. Je suis facilement affectée par la vie, les choses qui m'arrivent, mais dans l'écriture, il y a une grande distance qui s'installe. Je travaille énormément le rythme, les phrases, pour que le tout soit fluide. Je veux d'abord servir le sens du texte, et non pas une vérité qui serait personnelle.

Personne ne prit acte de la rupture en fait déjà consommée. Personne, d'ailleurs, ne voulut jamais admettre cet état de fait, jusqu'aux derniers instants la conspiration des imbéciles s'acharna à répéter son mantra et à tenter, souvent avec succès, à encager l'écrivaine dans un numéro ou un autre de son Magic Circus culturel.

Pourtant, il suffit à Nelly Arcan d'une soixantaine de pages pour définitivement vitrifier cette critique journalistique amorphe qui, déjà plongée dans son coma générationnel, ne se rendit pas compte qu'elle venait d'être tranquillement irradiée par un « objet » qu'elle ne pourrait comprendre, un « objet » qui la rendrait aveugle ou l'obligerait à coudre ses paupières.

Cet « objet » était un enfant. Un enfant aux miroirs.

Il n'y a rien de plus dangereux qu'un miroir.

Sinon un enfant.




Présenté comme un « conte », accompagné d'illustrations se faisant de plus en plus sombres et étranges au fil des pages, du format d'une nouvelle, ce texte semblait avoir été conçu, consciemment ou non peu importe, pour prendre à revers les dispositifs de la « critique » dont Nelly Arcan avait probablement décelé l'extrême dangerosité, bien plus élevée que celle des milieux interlopes qu'elle avait auparavant fréquenté dans le red light district.

Ce livre était à n'en point douter une forme de piège, un stratagème littéraire renvoyé à la face des petits tacticiens de la vie quotidienne.

Les thématiques de Nelly Arcan s'y révélaient cette fois avec une distance totalement assumée, l'impersonnalité ontologique devenait facteur de fulgurances narratives où la problématique de la falsification identitaire du corps « plastique » se faisait jour comme rapport sens/forme.

On y vit la plupart du temps un récit sur l' « anorexie », les questions soulevées par « l 'usage de la chirurgie esthétique », ou par la « surexposition médiatique » (les journalistes ne savent même pas parler correctement de leur fonds de commerce), certes on fit remarquer les problèmes d' « identité » que l'écrivaine semblait « subir » et « révéler » par son écriture, c'est à dire très exactement l'inverse que ce que cette même écriture était précisément en train de produire, y compris contre la volonté de l'écrivain qui la portait.

Ce que Nelly Arcan ne pouvait savoir à l'époque c'est qu'il était devenu impossible à la critique journalistique québécoise de se dédire. On avait fait d'elle bien plus qu'une « simple » écrivaine (il n'est jamais suffisant d'écrire, pour les cuistres), on l'avait couronnée impératrice de la relève littéraire québécoise, reine de la modernité autofictionnelle, elle avait impressionné Paris, elle était publiée au Seuil, elle était promise à un succès international, il aurait été anti-patriotique, et surtout contraire à ses intérêts bien compris, d'émettre la moindre opinion vraiment négative à son sujet.

Quelques-uns, micro-exceptions à la méga-règle, firent un peu la fine bouche devant l'abandon de ce qui avait permis le succès initial de l'auteur, mais on peut affirmer sans risque de se tromper qu'ils n'étaient que les dociles instruments de la seconde mâchoire du piège socio-médiatique, ils donnaient du crédit (presque) gratuitement à tous les autres et surtout, ils ouvraient subrepticement la porte à l'incompréhension assumée comme telle.

Que l'on ait saisi la dimension spécifique de ce livre importait peu, il fallait continuer coûte que coûte cette comédie pathétique de la petitesse bourgeoise, qui consistait à encenser (ou « critiquer ») l'écrivain non pour son ½uvre mais pour le personnage public que l'on avait fait d'elle et sur lequel tant de personnes avaient investi.

Ce livre, pourtant, marquait l'heure de la rupture intégrale.

A l'autofiction, Nelly Arcan substituait un récit polymorphe, aux limites du fantastique, dans lequel l'invisible prenait corps et où, étrangement, le thème du miroir, ou plutôt des miroirs, comme jeu labyrinthique, et piège à identité, occupait une place centrale.

La fiction, seul véritable vecteur de la littérature, se libérait de son « auto », réflexif et emmurant, ce « self » qui n'a pour raison d'être que de finir détruit par l'écriture, l'imagination n'était plus contenue par la volonté de coller à la soi-disant « réalité » et se permettait dès lors de côtoyer des territoires mystérieux où les technologies cosmétiques du corps-objet dialoguaient avec les abysses forés au c½ur de l'âme de l'écrivain.

Une étincelle se mettait à scintiller pour de bon dans la cellule, un rayon de lumière prenait son autonomie au c½ur de la machinerie humaine socioprogrammée, un départ de feu semblait en mesure de la court-circuiter pour de bon et de faire fondre la carapace de plastique qui séparait encore l' « individu » Nelly Arcan de la phase de « réunification », cette ultime étape de la quête alchimique, celle de tout être humain qui se met à la disposition du verbe.

C'était aussi le moment que le nihilisme préfère.

La Mort pouvait se contenter d'attendre, ce ne serait plus très long maintenant.

La société de la culture dé-singularisée était déjà prête à faire de la disparition de l'écrivain la chronique d'un suicide annoncé, la rubrique nécrologique était déjà dans toutes les têtes.

Elle ne pourrait éviter de s'inscrire dans celle de Nelly Arcan.

Il suffirait que le ciel s'ouvre.

Le sommet bétonné d'un immeuble, à ciel ouvert. La Cité « humaine » perçue depuis le zénith de la parfaite impersonnalité. Un triangle amoureux à la fois tragique et terriblement « banal ». La trahison comme processus de survie, l'amitié comme bourse d'échanges entre les individus aux plastiques métamorphiques. Le regard de l'autre considéré comme chirurgie intrusive. La haine de soi par soi cristallisée en colère « du double » envers le « moi », désormais clairement désigné pour cible. Le mépris des hommes radicalement accompagné de son équivalent féminin, plus de vengeance et ses boucs émissaires, mais la justice dans toute sa terrifiante et universelle implacabilité, la violence de l'écriture désormais distribuée à tout ce qui se dénomme humanité, une rage glaciale quoique tout juste apparente envers les roitelets de la communication et les Miss-Culture de la modernité. La cosmétique générale comme régime universel des ontologies de remplacement, sentiments annihilés donc exacerbés jusqu'à l'ultra violence. Le ciel orageux comme une immense blessure qui englobe le monde et dont l'ouverture, paradoxalement, incarcère ceux qui vivent sous son dôme électrique naturel.

Unité de lieu, unité de temps, unité d'action.

Qui aurait pu se douter un seul instant que l'acte de liberté absolue de Nelly Arcan allait prendre la forme du trinôme multicentenaire de la pure prose classique ?

Pas ceux qui, en tout cas, durent avaler la pilule, si j'ose dire, tout en maintenant un semblant de maintien et de correction à la table des invités.

Certains allèrent jusqu'à susurrer des mots susceptibles d'évoquer, indirectement certes, la notion de « trahison » voire d' « ingratitude », sans comprendre (comment le pourraient-ils ?) que la « fonction » d'un écrivain, s'il en est une, c'est justement de trahir ce monde et de ne devoir strictement rien à personne.

Les plus courageux d'entre eux parlèrent d' « abandon » certains firent même vaguement allusion à une possible « régression », voire, pire encore, de « construction traditionnelle », beaucoup s'accordèrent pour trouver ce livre « moins intéressant » et « moins novateur » que les précédents.

Le titre était déjà tout un programme. Il ne laissait guère de doute quant à la direction empruntée par l'écrivaine. Il était grand temps de la ramener à de plus raisonnables ambitions littéraires.

Il était temps de lui rappeler par qui et pourquoi elle avait été fabriquée.

Il était temps de lui rappeler qu'aucune étincelle de liberté ne résiste à la puissance ignifuge des extincteurs de la Culture.

Il était temps de lui rappeler que ce n'est pas l'immuabilité du silence qui peut condamner un écrivain, mais l'incessante insignifiance des bavardages.




Le moyen le plus sûr pour qu'il ne puisse s'y soustraire est d'une simplicité effarante : il suffit de le convaincre d'entrer dans le club de ceux qui les profèrent, en profitant de cette période de doute insufflée par la société elle-même. Lui offrir une « tribune » dans un journal ou un autre est une des méthodes les plus sûrement éprouvées par les maquereaux du nihilisme alphabétisé.

Peu de temps après la parution d'A ciel ouvert, alors que la critique journalistique poursuivait ses valses-hésitations autour de la « nouvelle Nelly Arcan », l'hebdomadaire gratuit ICI-MONTREAL parvint à l'attirer dans ses colonnes même pas infernales, et le ciel enfin offert se transforma irrésistiblement en une nouvelle cellule carcérale, celle de la presse à poncifs humanitaires, celle des pigistes guévaristes à la petite semaine, celle des « transgressifs » à géométrie phantasmatique variable, celle qui aimait bien Nelly Arcan, mais sous la neige carbonique des idées reçues.

Ainsi Nelly Arcan devint chroniqueuse socioculturelle pour une vulgaire machinerie du nihilisme soft alors même que les cieux littéraires s'étaient enfin ouverts dans l'orage de la krisis ontologique, avaient avalé le monde, et permis à toutes les identités de sa personne de se réunir tout en restant disjointes, bref, au moment où elle était devenue un écrivain à part entière.

Certes, je n'affirmerais pas ici qu'on a voulu sa mort stricto sensu, qu'un complot conscient a déterminé son geste, mais plutôt qu'on a tout fait (ce « on » amorphe et venimeux du collectif anonyme social) pour que ce désir thanatique que j'évoquais au début puisse revenir à l'avant-plan par la voie même qui ouvrait sur l'espérance. L'Agence de Programmation Générale n'est ni vénale ni cruelle, elle ne poursuit aucun intérêt spécifique, elle est la nature même de l'Homme de la Chute, elle est juste la métaphore actualisée de la masse humaine et de tous les moyens dont elle dispose pour faire taire toute singularité émergente.

Nelly Arcan risquait de devenir un être libre. Et elle risquait de le faire savoir. On comprend l'empressement qu'on a mis pour en faire une journaliste.

On comprend pourquoi on a voulu à ce point qu'elle reste dans le camp de la mort.



Maurice G.Dantec, le 10 octobre 2009.


SOURCE : http://www.surlering.com

11.7.10

2012



Rubrique "Nightitude", textes et images par Franck Chevalier,
Technikart juillet-août 2010.

8.7.10

Mieux vaut tard...



Monsieur,

Après multiples recherches, nous avons retrouvé une trace de Mr RIGAUT Jacques.

Nous tentons de retrouver son dossier dans nos archives.

Cordialement.