

















Après la parution de la biographie de l'écrivain Emmanuel Bove, je retrouvai dans des archives privées une photographie inédite de Bove et de sa femme Louise en train de marcher sur un pont. Ce triptyque photographique était sans lieu ni date. Il y a quelques jours, je reçois un e-mail d'un habitant de Lausanne qui a vu la photo sur le site Bove et a reconnu le Grand Pont de Lausanne sur lequel ses parents ont été également photographiés à la même époque (le début des années 30). Il me reste à dater précisément cette image en consultant dans le fonds Bove une correspondance de l'écrivain à son frère, envoyée de Lausanne... Lors de mes recherches sur Bove, l'Internet n'existait pas, la révolution technologique (à la puissance limitée) s'appelait Minitel. Certes, on ne trouve pas tout sur le Web, mais il a permis aux chercheurs un énorme gain de temps et de résoudre des énigmes comme la légende d'une photographie. Les années qui passent jouent en la faveur des biographes.





Ai commencé le chapitre six (sur 10?), probablement. Je retrouve Fabrice Lefaix à l'exposition publique des archives de Marthe Chenal dont la vente aura lieu ce lundi 8 juin. Dans le cadre de ses recherche sur L’Œil cacodylate, Fabrice consulte l'album photo du réveillon de Picabia organisé chez la cantatrice, dans l'espoir d'identifier des signataires méconnus du tableau. Jacques Rigaut ne semble pas faire partie des invités. L'expert nous laisse consulter le lot le plus convoité de la vente : l'album de collages dadas faits par Picabia pour Marthe Chenal (mise à prix : 250 000 euros). Un scrapbook (minimaliste) avant l'heure réalisé de bouts de ficelle, de lettres de liège et de poinçons d'imprimerie. Une pièce unique de cinquante pages, superbe oeuvre dadaïste dont l'histoire reste à faire.
Plongé actuellement dans les enquêtes chiffrées concoctées par Breton au début des années 20. Celles publiées dans la revue Littérature sont connues, d'autres inédites le sont moins. Les réponses de Jacques Rigaut nous délivrent un fidèle portrait de Lord Patchogue... Extrait : amour de l’argent (20), gourmandise (2), drogues (15), sodomie (18), enthousiasme (-20), vitesse (20), socialisme (-20), anarchie (15), vol (16), nature (-20), optimisme (-10), pessimisme (-10)
"Suicide-accident" pour David Carradine, alias "Petit Scarabée", héros flegmatique et dandyesque de la série mythique "Kung Fu" dont j'étais un admirateur inconditionnel. Carradine était bien plus qu'un acteur de série B, c'était un excellent comédien, malheureusement sous-employé. Tarantino l'avait sorti des oubliettes du cinéma avec "Kill Bill", à la sortie du film, Carradine déclara : "Je n'ai jamais été satisfait de quoi que ce soit de toute ma vie. Je suis retraité et le fait est que j'essaie de me faire un nom". Perdant magnifique.

C'est en lisant le passionnant blog de Fabrice que j'apprends la prochaine vente aux enchères des archives de l'extravagante cantatrice Marthe Chenal. Le 11 novembre 1918, enveloppée dans le drapeau tricolore, elle chanta la Marseillaise du balcon de l'Opéra de Paris devant 100 000 personnes. La flamboyante diva fut la maîtresse de Picabia, peut-être de Jacques Rigaut et de bien d'autres, on dit qu'elle aurait eu mille amants... En 1921, elle demanda à Picabia d'organiser dans son hôtel particulier le fameux réveillon cacodylate où le peintre demanda aux invités de signer la célèbre oeuvre collective, L’Œil cacodylate, un tableau composé principalement de signatures, ce qui scandalisa le monde de l'art. Il y a deux ans, j'avais réussi à localiser les archives de la cantatrice qui se trouvaient au sein de l'association Ciné Costum'. Malheureusement, cette association ne m'a jamais donné l'autorisation de consulter les archives dans lesquelles j'aurais pu trouver la trace (photographies, lettres, etc.) de Rigaut. Le plus étrange dans le contenu de la vente, c'est l'absence de correspondances. Il est impossible que cette pléthore d'amants n'ait pas laissé un petit mot tendre... La dernière chance de trouver quelque chose avant dispersion, c'est de me rendre à l'exposition publique des archives qui aura lieu le samedi 6 juin chez Alde.

"En plein Festival de Cannes, la comédienne Lucy Gordon s’est suicidée à Paris, par pendaison. “Une mort atroce” disent d’aucuns. Pourquoi atroce… Se jeter par la fenêtre, sous le train, du haut de Beaubourg ou se tirer une balle dans la tête est-ce mieux ? La jeune comédienne britannique a été retrouvée morte dans son appartement parisien dans la matinée de mercredi 20 mai 2009. Elle venait de tourner deux films: Cineman, de Yann Moix, et Serge Gainsbourg Vie Héroïque, de Joann Sfar, dans lequel elle incarne Jane Birkin. Le metteur en scène Niçois est actuellement à Cannes et venait juste de présenter des extraits de ce long métrage aux compagnies étrangéres. Le film doit sortir en janvier 2010.La jeune femme allait avoir 29 ans, vendredi prochain.Je pense à mon ami Peter Handke qui m’a toujours dit et redit de faire attention car tous “les dix ans, le suicide revient dans la tête". Comme il a raison !Dans l'entourage de la disparue par mort volontaire on parle d’un chagrin d’amour.J’ai trois filles et je les ai déjà mises au parfum de ne jamais se suicider à cause d’une ordure de mec. Le tuer plutôt ! Ne jamais se laisser avoir par un connard. Qu’elles viennent me chercher, on lui fera la peau à cette vermine !La jeune femme était attendue ce soir au grand Journal de C+. Là je comprends qu’elle ait voulu se tuer: l’idée même de croiser le regard de Frédéric Beigbeder me donne envie de gerber."
La suite sur le blog de Bernard Morlino
Les yeux tristes de Cannes
"Il n'y a absolument pas eu, cette année, de motif raisonnable de me commettre avec le festival de Cannes qui fait subir des distorsions la plupart du temps absurdes et souvent atroces à la cause cinématographique, comme je l'ai du moins ressenti, d'autant que les années précédentes, j'en étais régulièrement arrivé plus ou moins vite à être profondément convaincu de ne plus jamais aller à Cannes, quoi qu'il arrive, absolument plus jamais. (...) Cannes tout de même....donc je suis allé à Cannes, je crois du moins que je suis allé à Cannes cette année, parce que je n'y avais pas de film, pas de stress, pas d'interview avec toujours les mêmes questions qui appellent les mêmes réponses, qui finissent à un moment ou à un autre de vous faire haïr le film aimé, de vous faire regretter presque de l'avoir fait. D'autant plus qu'à Cannes, vraisemblablement parce qu'en défintive il n'est pas vraiment question de cinéma, on envoie, en une proportion étonnamment grande, des reporters incroyablement bêtes et non informés. (...). "
RAINER WERNER FASSBINDER
Mai 1982





Lors d'une promenade à Montmartre, en descendant l'avenue Junot je tombe par hasard sur la maison de Tristan Tzara que l'inventeur de Dada s'est fait construire en 1926 par l'architecte viennois Adolf Loos. La plupart des dadaïstes à l'époque étaient désargentés dont Tzara qui sans-le-sous à son arrivée à Paris s'incrusta chez Picabia le bien-né. Comment Tzara avait-il pu s'offrir une maison d'architecte? question pertinente d'un ami à laquelle je ne pus répondre. Je trouvai la réponse dans les biographies consacrées à Tzara. L'entrepreneur du scandale dada avait suivi le pragmatique conseil de Breton pour faire face aux besoins matériels : "épousez (ou tombez amoureux) des femmes riches". Ainsi Tzara s'était marié à Stockholm le 8 août 1925 avec Greta Knutson, une jeune femme suédoise dont les parents fortunés offrirent aux nouveaux mariés une aide financière pour l'achat d'un terrain et la construction d'une maison à Paris. Ce mariage fit jaser le Tout-Paris, mais Tzara n'avait-il pas prévenu ses détracteurs en déclarant en 1923 que ses vices étaient :"l'amour, l'argent, la poésie".
Tristan Ranx m'envoie la photo de la tombe de Robert Brasillach, le seul écrivain français collaborateur exécuté à la Libération, dont Camus et Mauriac demandèrent, en vain, la grâce au général de Gaulle. Tristan me demande de "trouver l'erreur" dans l'image. Ce qui me frappe dans les inscriptions, c'est que Brasillach, homosexuel, soit inhumé seul aux côtés de sa mère. Je n'avais pas remarqué le plus étrange : la date de naissance de l'auteur des Poèmes de Fresnes n'est pas gravée sur sa tombe. Devant le peloton d'exécution, Brasillach refusa qu'on lui bande les yeux et avant de tomber sous les balles cria : "Vive la France quand même!" Une citation empruntée au poète juif allemand Heinrich Heine.
On connaît l'admiration du comédien et réalisateur Jean-Pierre Darroussin pour l'écrivain Emmanuel Bove dont il a adapté le roman Le Pressentiment, plus inattendue (quoique...) celle du comédien belge Benoît Poelvoorde qui, le 6 juin prochain, lors du festival "Paris en toutes lettres" donnera une lecture de Mes amis, le premier roman du "plus grand des auteurs français méconnus".

Extrait d'une lettre d'une parente de Gladys Rigaut, adressée à JLB.
"Regarding further information about Gladys Rigaut,
today I am writing to the only living (I think) person who might know what the cause of death might have been for Gladys."

"Je serai sérieux comme le plaisir" : cette phrase cinglante de Rigaut a inspiré à Robert Benayoun, surréaliste des années 40, le titre d'un film réalisé en 1974, qui aujourd'hui a sombré dans les oubliettes du cinéma. "Sérieux comme le plaisir" avec son étonnant casting a été diffusé sur une chaîne française en 1985. C'est Raymond Borde, le directeur de la cinémathèque de Toulouse qui présenta le film pour les téléspectateurs.

Réédition salutaire d'Artistes sans oeuvres de Jean-Yves Jouannais : "Rigaut, héros dadaïste sans médaille, écrivain rare - dans au moins deux sens du terme -, se contenta d'incarner au mieux, jour après jour, l'idéal de subversion, de distinction qui l'habitait." Livre de référence, passionnant et instructif, sur ceux qui préfèrent s'abstenir, ceux qui inlassablement disent : "J'aimerais mieux pas." L'ouvrage est préfacé par Enrique Vila-Matas qui s'est souvent penché sur ces déserteurs de l'Art.
JLB
«"L’auteur, dans son œuvre, doit être […] présent partout, et visible nulle part", énonçait Flaubert. C’est l’inverse qui nous intéressera en ces pages : que l’œuvre, chez son auteur, soit présente partout, et visible nulle part.» D’abord paru en 1997 et réédité aujourd’hui avec une préface d’Enrique Vila-Matas - le travail de l’Espagnol et celui de Jean-Yves Jouannais étant évidemment liés, ne serait-ce qu’à travers la fameuse «communauté shandy», artistes réunis par leur œuvre légère et leur droit opposable au bonheur -, cet essai porte un double titre : Artistes sans œuvres, puisque le propos est de se consacrer à ces artistes qui ont fait de leur vie une œuvre d’art sans estimer considérer nécessaire de se démener plus pour faire gagner plus à cette œuvre, la rendre plus publique, et I would prefer not to («Je préférerais ne pas»), puisque la phrase de Bartleby, le copiste imaginé par Herman Melville, est le symbole d’une des stratégies les plus efficaces pour y parvenir («Commis aux écritures, n’est-ce pas la position idéale pour n’avoir pas à commettre d’écriture propre ?»). Le livre de Jean-Yves Jouannais commence avec une citation de Thomas Bernhard dans le Neveu de Wittgenstein, où l’écrivain autrichien rapproche Ludwig, qui «a publié son cerveau», et Paul, qui «a mis son cerveau en pratique», ne publiant par ailleurs rien. «Cette ligne qui partage la famille Wittgenstein traverse également l’histoire de l’art», écrit Jean-Yves Jouannais pour définir son projet et finissant par en arriver à Bouvard et Pécuchet. «Copistes, les deux compères de Chavignolles ont désiré se faire un nom dans quelque science ou dans la pratique d’un art, pour, échecs après débandades, s’en revenir à leur labeur premier. Poussière redevenant poussière sans avoir jamais cessé de l’être.» La poussière est un des thèmes d’Artistes sans œuvres, le livre se réclamant aussi de la double postérité des «héros de l’art brut» de Jean Dubuffet et de celles des «hommes infâmes» dont Michel Foucault rêva de rassembler les vies.
«Pourquoi Jacques Vaché [dont André Breton publia après sa mort une sommaire correspondance, ndlr] apparaît-il comme écrivain dans les histoires de la littérature tandis que Théodore Fraenkel n’est jamais considéré comme un artiste, mais comme un compagnon de route du surréalisme, un témoin, lui qui écrivit certes aussi peu de livres que le premier, c’est-à-dire précisément aucun, mais fut l’auteur d’une correspondance beaucoup plus nourrie ?» Comment Félix Fénéon s’y prit-il pour n’être qu’un «écrivain posthume», publiant sans les signer dans la presse des faits divers de trois lignes dont Jean-Yves Jouannais cite cet échantillon : «Quittée par Delorce, Cécile Ward refuse de le reprendre, sauf mariage. Il la poignarde, cette clause lui ayant paru scandaleuse» ? Quelle ambition animait Jorge Luis Borges, sinon celle de limiter la littérature comme le montre ses phrases : «Délire laborieux et appauvrissant que de composer de vastes livres, de développer en cinq cents pages une idée que l’on peut très bien exposer en quelques minutes. Mieux vaut feindre que ces livres existent déjà, et en offrir un résumé, un commentaire »? Il y a bien, admet Jean-Yves Jouannais, une production de Borges, mais c’est une «production de prévention», une sorte de «coupe-feu, défrichage intelligemment conçu […] destiné à empêcher la propagation des incendies» et, en ce qui concerne l’écrivain argentin, des livres.
Humour et érudition sont les mamelles d’Artistes sans œuvres qui se permet des détours par la fiction (que serait A la Recherche du temps perdu si Félicien Marbœuf n’avait pas existé ?) tout en restant dans le domaine de l’essai. Mais la pensée de Jean-Yves Jouannais ne se veut pas une simple originalité à rebours, l’auteur n’est aucunement le soutien de l’impuissance ou du ressentiment.
Seulement, l’absence d’œuvres n’est pas nécessairement de ce côté-là non plus, à une époque où «bien des artistes véritables se passent de cette publicité souvent vulgaire», «cette publicité» étant l’œuvre elle-même. Loin d’être forcément un événement négatif, ne pas laisser de trace, pour Jean-Yves Jouannais, peut aussi être «plutôt la caution d’un projet hédoniste où la discrétion le dispute à la passion». «Pour faire pièce à ce que la mauvaise foi des tenants de l’art comme religion, la duplicité des marchands-gestionnaires de stocks, la crispation des théoriciens en mal de matériels», pour rester à l’écart de tout marché d’art, la «figure lumineuse et libre de l’artiste sans œuvres» serait le recours sans recours de certains «artistes véritables»
JEAN-YVES JOUANNAIS Artistes sans œuvres. I would prefer not to Verticales/phase deux, 212 pp., 17,90 euros.
Mathieu Lindon / Libération
"Le Feu follet est un film qu'on peut voir cent fois, mille fois. On peut le voir en plein air, dans des salles vides, des ciné-clubs de province, sur des chaînes cablées, dans ses versions DVD. On peut le voir à plusieurs ou accompagné, en semaine ou le dimanche soir, vautré sur un canapé avec une boîte de Fingers Cadbury." (Eric Neuhoff in Les insoumis, Fayard, mars 2009)


Les Cahiers de Libération sont à vendre. Plus exactement, quelques rares exemplaires de cette revue parue lors de la dernière guerre seront proposés demain à Paris chez Sotheby’s, lors la dispersion aux enchères de la bibliothèque de Christophe d’Astier (libraire, éditeur, bibliophile).
Cet ensemble inclut - pour un petit tiers - la bibliothèque du père de Christophe, Emmanuel d’Astier de la Vigerie (1900-1969), le fondateur du mouvement de résistance «Libération Sud». Il édita le quotidien Libération première manière (le titre sera cédé en 1973 à Jean-Paul Sartre et Serge July), ainsi qu’une petite revue, les Cahiers de Libération, qui connut quatre numéros tirés à très peu d’exemplaires entre septembre 1943 et mars 1944. Y ont écrit, sous pseudonyme, Aragon, Bernanos, Camus, Eluard, Paulhan et Seghers, entre autres. Le numéro 1 contient la première publication du Chant des partisans, ainsi qu’un édito qui s’achève par ces mots : «Il faut que dans l’ombre, sous la menace, la pensée française cherche ses thèmes pour demain […]. Voilà pourquoi nous offrons à l’élite intellectuelle, contrainte à se taire, une tribune».
Le reste de la vente est composé principalement d’éditions originales des bons auteurs du XXe siècle, avec en particulier de nombreux ouvrages de Georges Bataille. Soit au total environ 400 lots évalués à plus de 500 000 euros.
Addiction. Il flotte sur cette bibliothèque un parfum d’érotisme et de drogues. Côté psychotropes, Opium de Jean Cocteau, Connaissance par les gouffres d’Henri Michaux, Toxique de Françoise Sagan (illustrations de Bernard Buffet), l’Opium d’Albert de Pourville, De la recherche toxicologique de la cocaïne du Dr Sonnié-Moret, etc. Emmanuel d’Astier fut lui-même fumeur d’opium, jusqu’à l’invasion allemande qui le fit partir dans le sud où il soigna son addiction à coups de bains chauds. Dans un registre connexe, quelques rares manuscrits de Jacques Rigaut, dont la toxicomanie puis le suicide ont inspiré à Pierre Drieu La Rochelle le Feu follet, la Valise vide et l’Adieu à Gonzague.
Au registre photos, car il y en a aussi, un peu de tout : des portraits par Lee Miller (dont celui d’Astier), par Man Ray (dont Drieu et d’Astier, qui furent amis avant de devenir ennemis politiques), un cliché fait par Lewis Carroll évalué entre 12 000 et 14 000 euros, et, plus récent, un recueil de Larry Clark sur les junkies à Tulsa dans les années 60.
Sacrifice. Le clou de la vente est le seul exemplaire connu de la plaquette A partir de maintenant…, réalisée par Georges Bataille pour les membres de la société secrète Acéphale. Il s’agissait, entre autres, d’aller faire un sacrifice humain dans la forêt. La plaquette comprend un plan des lieux. Faute de victime consentante, Bataille se proposa, mais les autres refusèrent. Estimation: entre 14 000 et 18 000 euros.
Edouard Launet / Libération du 7/04/09

"Juliette Joste quitte Flammarion où elle occupait le poste d'éditeur pour la littérature française. Elle y a édité près de deux cents titres. Entrée en 1993 au département international après avoir été agent avec Olivier Nora au Bureau du livre français à New York, elle devient ensuite éditeur et travaille avec Raphaël Sorin, Frédéric Beigbeder, Teresa Cremisi et Gilles Haeri. Désireuse de mettre son expérience au service de nouveaux projets (accompagnement d'auteurs, élaboration et apport d'idées, partenariats.), Juliette Joste assurera également des missions spécifiques (événementiel, enquêtes prospectives...) dans le domaine éditorial."
J'ai publié deux livres chez Flammarion (période Raphaël Sorin) sous la responsabilité éditoriale de Juliette Joste : une anthologie de correspondance amoureuse et une compilation des romans d'Emmanuel Bove. Je garde un excellent souvenir de cette collaboration et souhaite à Juliette de nouvelles et belles aventures dans la République des Lettres.


"L'été suivant, je me trouvais en Italie, sur le petit bateau d'un ami dans le golfe de Naples." (Ecrits, Jacques Rigaut) J.R. s'est arrêté à Amalfi... Il est descendu à l'Albergo della Luna, L'auberge de la Lune, un ancien couvent byzantin qui fut la demeure d'Ibsen et de saint François d'Assise.
Ce soir sur France 3, à 20H35, l'émission "Des racines et des ailes" propose : "L'Italie côté sud : Naples, Capri et Amalfi".

Qui était cet ami musicien avec lequel Soupault et Rigaut se promenaient à Montparnasse? Merci à François Buot (biographe de Crevel, Tzara et Nancy Cunard) et à François Martinet (directeur des Cahiers Soupault) pour m'avoir signalé cet envoi autographe de Philippe Soupault à Georges Hugnet inséré dans un exemplaire du roman Le Nègre (éditions Kra, 1927), un des lots de la vente d'ouvrages surréalistes proposée par le libraire Claude Otorelo à Drouot le 27 mars 2009 à 14H.
"Un court roman de Philippe Soupault, Le Nègre (1927) fournit un remarquable exemple de cette vision. Son héros, « nègre d’origine inconnue », maquereau, bookmaker, trafiquant de drogue, assassin, sait rire de tout. Il est cruel mais il est libre « parce qu’il n’a pas voulu accepter les “menottes forgées par l’esprit’’ ». Après avoir tué une prostituée nommée Europe, il finit par aller à l’Afrique, ce continent « qui lui est encore inconnu et que seul son sang appelle ». Présenté comme un « réquisitoire contre la civilisation européenne », Le Nègre brode en une langue extraordinaire les espoirs impossibles de la régénération par l’Autre, l’insatisfaction qui sourd de l’incapacité à se perdre vraiment." (Denis-Constant Martin)
Accueil à la chapelle du cimetière des Rois
Tombe de Grisélidis Réal
Tombe de Grisélidis Réal
Tombe de l'écrivain argentin José Luis Borges
Grisélidis Réal
L'écrivain suisse Grisélidis Réal est décédée en 2005, à l'âge de 75 ans. Elle consacra sa vie à la défense et à la reconnaissance des droits des "travailleurs et travailleuses du sexe" et à lutter contre l'hypocrisie générale face à la prostitution. Sa dernière volonté (ou dernier pied de nez) d'être inhumée au prestigieux cimetière des Rois à Genève n'avait pas été respectée. Il faudra attendre le 9 mars 2009 pour que ses cendres soient enfin exhumées du cimetière du Petit-Saconnex et transférées au Panthéon genevois. Une reconnaissance tardive de la part de ses compatriotes qui n'a pas été appréciée par quelques notabilités locales et bien-pensantes. La reine des putes dans un cimetière de Rois, ça fait désordre dans le très lisse cimetière helvète qui habituellement n'accepte que des femmes de... Le jour du transfert des cendres, le quotidien la Tribune de Genève titrait en Une "La colère gronde", comme si une foule de féministes hystériques allait déferler sur le cimetière. Prudentes, les autorités avaient même prévu quelques policiers au cas où ça tournerait mal. La cérémonie se déroula finalement dans le calme et l'émotion devant environ 200 personnes qui écoutèrent attentivement les témoignages de ceux qui avaient connu celle qui fut avant tout une femme de lettres (et de coeur), dont entre autres l'ami écrivain Jean-Luc Hennig mais aussi son dernier éditeur Yves Pagès. Puis, sous un ciel pluvieux, les cendres furent descendues en terre accompagnées de quelques roses, à une dizaine de mètres de l'endroit où reposent les restes de l'écrivain argentin José Luis Borges. Une rencontre posthume qui faillit ne pas avoir lieu puisqu'à l'initiative des autorités argentines, la dépouille du célèbre écrivain devait subir également un transfert dans son pays d'origine. La polémique fut de courte durée, Borgès pourra continuer à reposer en paix aux côtés de la "putain révolutionnaire", une compagnie qui ne doit pas lui déplaire. Parfois, les vivants font bien rire les morts.
Avant de mourir, Grisélidis Réal avait écrit son propre éloge funèbre :
"En écoutant de la musique (sud américaine) et du Chianti à portée des lèvres. Et d’abord, je vous interdit de pleurer !! Riez, oui, souriez, gueulez, ou taisez-vous à cette évocation de cette vie qui fut mienne et qui restera, à jamais, enterrée… l’heure venue. Oui j’ai vécu, et j’ai surtout CREVE, bien avant l’heure, de tout : crevé de faim, de l’absence de père, d’une mère trop sévère et pourtant trop aimante, crevé de tuberculose, d’échecs scolaires, d’angoisse devant la police, des marches la nuit pour trouver du fric, crevé d’amour (oh mes amours ratées, assassinées par la morale, par la soif immense du manque de l’autre et de soi-même, mutilées par l’inconnaissance…). Oui j’ai eu quatre enfants, par hasard car à l’époque la pilule n’existait pas, et j’ai été onze fois enceinte, et toutes les larmes du monde ne ressusciteront pas ces pauvres embryons innocents massacrés à coup d’avortements et de fausses couches plus ou moins officiels et sanglants, le dernier en prison. Qu’on me pardonne : la planète est déjà surpeuplée, 40’000 enfants meurent chaque jour de faim ou de mauvais traitements, sauvez-les donc au nom de Dieu !! Ce Dieu auquel je ne crois plus, il y a trop d’horreurs, de guerres, de tueries… Moi qui ai 70 ans, qui vais donc bientôt crever d’avoir trop crever, et trop vécu sans doute… Trente ans de prostitution, ça marque, ça use le corps et l’âme et vous donne pourtant un immense amour de la vie, et du respect humain des souffrances de l’Autre, de sa solitude, de son désespoir d’être privé de femme et de tendresse, de ses propres échecs qui rejoignent les vôtres, et si l’Au-delà existe, je souhaite y danser sur des musiques tziganes, boire des alcools merveilleux, et retrouver mes hommes, ceux que j’ai aimés, ceux que j’ai haïs, aidés, soulagés, espérés, attendus, refusés, réconfortés et portés par dessus tous les préjugés, les tabous, les hypocrisies de cette morale malade et inhumaine dont je n’ai pas crevé, je m’en suis simplement évadée vers plus de liberté au péril de ma vie. AMEN "

ROMAN D'UN JEUNE HOMME PAUVRE
On n'a fait tant de place à l'amour que parce qu'il dépassait en utilité le reste des choses. A mesure que l'argent se fait plus nécessaire, plus exigeant, il devient plus admirable, plus aimable, comme l'amour. - On pourra soutenir le contraire avec autant de bonheur. - Je supporte plus facilement ma misère dès que je songe qu'il y a des gens qui sont riches. L'argent des autres m'aide à vivre, mais pas seulement que comme on suppose. Chaque Rolls Royce que je rencontre prolonge ma vie d'un quart d'heure. Plutôt que de saluer les corbillards, les gens feraient mieux de saluer les Rolls Royce.
Penser est une besogne de pauvres, une misérable revanche. Quand je suis seul, je ne pense pas. Je ne pense que quand on m'y force ; les contraintes, le petit examen à préparer, les exigences paternelles, ce métier qu'il va falloir subir, tout effort salarié me mènent à penser, c'est-à-dire à décider de me tuer, ce qui revient au même. Il n'y a pas 36 façons de penser ; penser, c'est considérer la mort et prendre une décision. - Autrement, je dors. Eloge du sommeil ! pas seulement le magnifique mystère de chaque nuit, mais l'imprévoyante torpeur. Mes compagnons de sommeil, c'est près de vous que j'imagine une existence satisfaisante. Nous dormirons derrière le clapotis de nos cylindres, nous dormirons les skis aux pieds, nous dormirons devant les villes fumantes, dans le sang des ports, au-dessus des déserts, nous dormirons sur les ventres de nos femmes, nous dormirons à la poursuite de la connaissance, armés de tubes de Crookes et de syllogismes, - les chercheurs de sommeil.
Quand je roule dans ma n HP, que les poètes prennent garde, qu'ils ne s'attardent pas sur les refuges des avenues, sans quoi je pourrais bien en faire quelques faits-divers ! Ce penseur dédaigne les dollars, bien sûr ! il tient dans sa main des réalités aussi immédiates, bien sûr ! En attendant, il est là, sur un trottoir, un numéro à la main, sollicitant une place dans un autobus, P. 11 et comme je passe près de lui dans ma voiture et que je souris de plaisir en l'éclaboussant, lui et quelques autres mal nourris, il murmure :
- Imbécile !
- Toi même ! je dors. Toi, dans ton bureau, tu t'irrites ou tu t'ennuies, tu penses à la mort, sale victime ! L'amour, ton intelligence ! tout de même, on se laisser aller à quelque indulgence pour ces femmes, quand on se rappelle quels rivaux elles ont donnés à leurs poètes d'amants ! Attendez un peu que je sois l'homme le plus riche du monde et vous verrez qui sera préposé aux ignobles besognes chez moi ! Taisez-vous ! Les penseurs panseront mes autos ! Riez maintenant ! Ne sentez-vous pas le mérite de mes millions ; qu'ils sont la grâce ? J'aurai enfin la première balance exacte ; je sais le prix des choses, tous les plaisirs sont tarifés. Consultez la carte. Love to be sold. Me voici assuré contre les passions ! Le consentement des gens, je m'en passe, et si les sacrifices et l'à contre-coeur le remplacent, je me frotte les mains.
Un homme qui me veut du bien, mais qui a vingt ans de plus que moi, m'offrait comme moyens d'existence, afin de ne pas m'écarter de cette vie spéculative pour quoi j'avais témoigné tant de dispositions, tu parles ! de classer des fiches dans une bibliothèque et de composer une anthologie des pensées d'un grand capitaine ou d'un monarque. D'effarement, je ne pus répondre à ce brave homme que j'espérais bien passer en Cour d'Assises avant d'en être réduit à de pareils travaux. Dieu soit loué ! il y a la Bourse, dont l'accès est libre même à nous qui ne sommes pas juifs. Il y a d'ailleurs bien d'autres façons de voler. Il est honteux de gagner de l'argent. Comment les médecins peuvent-ils ne pas rougir quand un client pose un billet sur leur table. Dès qu'un monsieur se met dans le cas d'accepter d'un autre quelque argent, il peut s'attendre à ce qu'on lui demande de baisser son pantalon. Si on ne rend pas de service bénévolement, pourquoi en rendrait-on ? Je vois bien que je volerais par délicatesse.
La petite V vient d'épouser un riche garçon ; elle l'aime. Ce n'est pas son argent qu'elle aime, elle l'aime parce qu'il est riche. La richesse est une qualité morale. Les yeux, les fourrures, la santé, les jambes, les mains, la 12 Packard, la peau, la démarche, la réputation, les perles, les parti-pris, le parfum, les dents, l'ardeur, les robes qui sortent de chez le grand couturier, les seins, la voix, l'hôtel Avenue du Bois, la fantaisie, le rang dans la société, les chevilles, les fards, la tendresse, l'adresse au tennis, le sourire, les cheveux, la soie, je ne fais pas de différence entre ces choses, et aucune d'entre elles n'est moins capable de me séduire que les autres.
P. 12 On n'a jamais vécu que de possibilités et c'était tout de même autre chose que le balcon de Juliette, ce petit cube bleu qui circulait - à des épaisseurs variables - d'un joueur à l'autre sur le tapis vert de la salle de Baccara. Un gros coup. Autour de la table, les visages fonctionnaient au ralenti, les sourires se déclanchaient avec peine, puis s'immobilisaient des doigts qui tremblaient. J'ai deviné ce qu'était le respect quand j'ai vu, au petit matin, cette femme qui emportait dans son sac plusieurs années d'insolence, rencontrer sur la route, en sortant du casino, les pêcheuses de crevettes, qui revenaient de la mer, mouillées, chargées de filets, les pieds nus.
Jeune homme pauvre, médiocre, 21 ans, mains propres, épouserait femme, 24 cylindres, santé, érotomane ou parlant l'Annamite. Ec. Jacques Rigaut, 73, bld Montparnasse, Paris VIe.
Jacques RIGAUT.
Texte publié dans la revue Littérature en mars 1921

Il jubile. Une brune aux lèvres, une blonde à la main, Yukio Shige se pose quelques instants. Assis face à un minuscule téléviseur, il boit les paroles d’un député qui interpelle le Premier ministre japonais, Taro Aso. «Avez-vous l’intention d’écouter les bénévoles qui travaillent à Tojimbo ?» harponne le parlementaire. Tojimbo ? Un site superbe de majestueuses falaises qui s’abîment dans une mer du Japon écumante, à 400 km au nord-ouest de Tokyo. Tous les ans, 900 000 touristes se pressent sur ces hauteurs glissantes fouettées par les embruns, avant de regagner leur bus.
Pour d’autres, Tojimbo est un terminus. Ils attendent le crépuscule, puis se jettent dans le précipice quand le soleil sombre dans les flots noirs. En dix ans, 257 personnes ont fait le saut fatal. Le «bénévole» Yukio Shige n’a pas pu les rattraper. Et la colère qui anime depuis cet ancien policier reconverti en vigie tenace alimente un activisme communicatif. «C’est un homme précieux dans la prévention du suicide, qui a su se bouger tout seul dans son coin. Un type que les collectivités locales devraient soutenir», salue Yasuyuki Shimizu, le directeur de l’ONG Life Link qui fait autorité au Japon.
Trop longtemps, autorités locales et gouvernement japonais ont refusé de voir que Tojimbo, petit port de pêche paisible, était devenu une destination morbide dans ce pays qui bat de funestes records : 33 000 suicides en 2007 (trois fois plus qu’en France), 90 par jour en moyenne ! Alors aujourd’hui, Yukio Shige n’est pas mécontent d’entendre le nom de Tojimbo résonner dans les travées de la Diète, le Parlement nippon. Le mérite lui en revient.
Il s’amuse devant les volontaires de son ONG réunis en communion silencieuse devant le petit écran : «Vous croyez que je dois maintenant me rendre à Tokyo pour aller convaincre les élus ?» Raillerie et défiance. Shige tient presque une revanche. Lui qui a déboursé de sa poche 3,3 millions de yens (27 000 euros) - «sans un yen d’aide publique» - pour créer son ONG dans un modeste deux pièces. Lui qui parcourt avec ses jumelles le kilomètre et demi de crêtes pour dissuader les candidats au suicide. Lui qui s’enorgueillit d’avoir sauvé du gouffre «175 personnes depuis quatre ans et neuf mois». Le dernier en date, il l’a récupéré au bord de la falaise le 26 janvier. «Il neigeait, il faisait froid, la mer était démontée, la nuit tombait.» Cet homme de 38 ans venait d’être remercié de son emploi d’intérimaire. Shige a appelé ses parents et l’a remis dans le train avec quelques yens en poche et une bonne dose de réconfort. Trois jours plus tôt, «Monsieur Attends-Une-Minute» - le surnom de Shige, qui use de cette expression pour empêcher les suicides - avait ferré un autre déboussolé, de 23 ans. Seul et pareillement viré à la fin de son contrat. Il est aujourd’hui dans les murs de l’association, en quête d’un toit et d’un job. Shige le couve du regard sans condescendance, ni misérabilisme. Pour lui, Shige est d’abord l’un des 77 volontaires de son association.
A 65 ans, l’ex-policier à l’allure altière n’est pas du genre à se morfondre. «Il n’est jamais dans la complainte ou l’attente, juge Yasuyuki Shimizu. Par ses actions, il a encouragé beaucoup de gens à s’engager.» Cet amateur de saké, père de quatre enfants, est un jouisseur revendiqué de plaisirs simples : randonnée, escalade en altitude, repas en famille ou entre amis. Capable de s’octroyer chaque mercredi un jour de «respiration» pour enchaîner longueurs de piscine, parties de jeu de go ou marches sur son saxophone ténor. C’est peut-être l’une des forces de ce sage respecté par un bon nombre de Japonais.
On s’étonne de voir un policier métamorphosé en travailleur social. Inclination philosophique ? Démarche spirituelle ? Shige balaye tout d’un revers de main, comme il nie tout passif familial douloureux. Une lettre d’un couple âgé reçue en 2003 l’a bouleversé. Il s’agissait d’un mot d’adieu adressé à celui qui les avait sauvés à Tojimbo cinq jours plus tôt en les remettant aux autorités. Puis le couple avait rebondi de bureaux en guichets, de villes en villages, avant de s’entendre dire : «Si vous voulez mourir, allez-y, mourrez.» Ils s’étaient pendus. Shige n’a «jamais pardonné».
Retraité, il fonde son association en mai 2004. L’ange gardien aux larges épaules ramassées dans une chemise de bûcheron n’a pas troqué ses quarante-deux années de service contre un repos bien mérité, synonyme de mort lente. «Je m’active un peu pour éviter de devenir sénile», rit-il. Le portable pendu autour du cou sonne sans arrêt. Il reçoit déchaussé sur un tatami qui fait office de bureau, impressionnant de calme et d’écoute. Sans donner l’impression qu’il charrie à longueur de journée de la souffrance. Le gâteau de riz, traditionnellement servi chaud avec du radis blanc, attend dans l’arrière-cuisine. C’est le plat qu’il offre à ceux qu’il ramène du gouffre, après les avoir approchés doucement. «Tous sont dans l’attente d’une aide, d’un mot. Souvent, quand je leur dis bonjour, ils éclatent en sanglots.»
Yukio Shige tient un agenda précis de ses activités tous azimuts, sans jamais jouer au comptable fataliste de l’hécatombe nationale. Il enrage surtout contre «les administrations qui portent une responsabilité criminelle». Comprenez les autorités municipales qui ont «refusé l’installation de signaux et l’organisation de tours de garde pour ne pas nuire à l’image de Tojimbo. Les électeurs ont eu le dernier mot», note perfidement Shige, qui ne boude pas pour autant le chemin des urnes. Il est aussi véhément avec les agences touristiques qui exploitent sans vergogne le filon malsain du «circuit mystérieux». Lisez : sur la piste des suicidés. Et combat «les pousse-au-suicide : les usuriers, les managers, les enseignants, les patrons qui abusent de leur pouvoir».
Ce discours porte à peine dans un pays qui, vaille que vaille, persiste à ériger la valeur travail en indépassable raison d’être. Depuis dix ans, le Japon ne trouve pas la parade aux suicides massifs dont les causes ont moins à voir avec la tradition du seppuku - le rituel suicidaire des samouraïs - qu’avec les effets délétères d’une crise économique qui s’aggrave et mine une société par ailleurs en désarroi existentiel. La crise fournit déjà de nouveaux bataillons de suicidés que Shige voit débarquer.
Resté dans l’âme un fonctionnaire méticuleux, cet homme issu d’une famille ouvrière de Fukui (ouest) défend l’idée d’un service public à la personne. On dira que c’est son côté boy-scout. «La vie des Japonais est un atout précieux, c’est le trésor de ce pays, dit Yukio Shige. On ne peut pas tolérer ce qui se passe. Une partie du travail de la police consiste à protéger les gens.» Inutile de préciser que l’ex-responsable du poste de police n’entretient «pas vraiment de bonnes relations» avec ses anciens collèges. Ils n’ont pas été mécontents de voir partir l’empêcheur de tourner en rond qui les avait plongés dans l’embarras en rendant public les statistiques policières des suicidés à Tojimbo. Mais ils ne se doutaient pas que Shige les enquiquinerait encore plus une fois retraité.
Arnaud Vaulerin / Libération 03/03/2009

Le débat sur le suicide assisté aux Etats-Unis a été relancé par l'arrestation de quatre membres d'un groupe américain prônant le droit de mourir, soupçonnés d'avoir aidé un homme de 58 ans à mettre fin à ses jours en Géorgie.
Thomas Goodwin, président du groupe "Final Exit Network" (Réseau Issue Finale), et Claire Blehr, ont tous deux été arrêtés mercredi à Atlanta, avant d'être remis en liberté contre une caution de 66.000 dollars chacun.
Les autorités du Maryland ont pour leur part arrêté le directeur médical de l'organisation, le Dr. Lawrence Edbert, et Nicholas Alec Sheridan, un habitant de Baltimore, coordinateur régional pour le groupe. Ils ont comparu vendredi devant un tribunal du Maryland pour déterminer s'ils pourront être jugés en Géorgie.
La majorité des Etats américains prévoient de lourdes sanctions pour les personnes jugées coupables d'assistance au suicide. En Géorgie, la peine peut aller jusqu'à 5 ans de prison. L'Oregon et l'Etat de Washington ont en revanche légalisé le suicide avec assistance médicale.
Les autorités géorgiennes ont commencé leur enquête sur "Final Exit Network" après le suicide en juin dernier de John Celmer, 58 ans, atteint d'un cancer de la gorge et de la bouche. Selon elles, l'organisation pourrait être impliquée dans près de 200 autres décès aux Etats-Unis.
Les membres du réseau contestent le terme de suicide assisté, affirmant qu'en réalité, ils n'aident pas concrètement la personne à se suicider mais soutiennent et guident ceux qui ont décider de mettre fin à leur propre vie.
Selon le dossier judiciaire, Claire Blehr a détaillé chaque étape du procédé à un enquêteur qui avait secrètement infiltré le groupe en faisant semblant d'être intéressé par le suicide assisté.
Elle lui a dit qu'il devrait placer un sac sur sa tête et le gonfler grâce à une bonbonne d'hélium. Après quelques inspirations, "les lumières s'éteindraient", lui a-t-elle décrit.
Le parquet de Géorgie va chercher à prouver que les quatre personnes arrêtées ont violé une loi géorgienne de 1994 sur le suicide assisté, qui condamne toute personne faisant publiquement la promotion ou proposant d'"aider intentionnellement et activement une autre personne" à se donner la mort.
Selon Jerry Dincin, vice-président du groupe "Final Exit Network", les membres n'ont pas aidé activement les personnes à se suicider, mais les ont dirigé vers un manuel intitulé "The Final Exit" pour les guider étape par étape. "Si cette affaire va au tribunal, nous débattrons de la notion d'aide", a-t-il déclaré. "Si nous conseillons un livre à quelqu'un, peut-être est-ce considéré comme de l'aide par les tribunaux. Mais nous ne le pensons pas".
Les défenseurs du suicide assisté se sont emparés de l'affaire, estimant qu'il s'agissait d'une occasion pour relancer le débat sur la fin de vie.
Barbara Coombs Lee, présidente du groupe Compassion et Choix, affirme que les parlementaires devraient saisir l'occasion pour permettre aux personnes atteintes de maladies en phase terminale de "mourir paisiblement".
"Nous ne devrions pas rendre les gens honteux de vouloir une fin paisible à l'issue de leur vaillant combat", explique-t-elle.
Les opposants, eux, soulignent que ces arrestations mettent en évidence les problèmes liés aux organisations favorables au suicide assisté.
"Comment pourrait-ce ne pas être un meurtre?" s'interroge Stephen Drake, du groupe Not Dead Yet, opposé au suicide assisté et à l'euthanasie. "C'est de la prédation". "Ce sont des gens qui tirent satisfaction d'être présents lors de la mort. Ils ciblent un certain type de personnes", s'indigne-t-il.
Source : AP


Lors de la vente aux enchères de la collection Saint Laurent-Bergé, ce flacon dessiné par Lalique et revisité par Marcel Duchamp (époque dada, une pièce unique) était estimé à 1,5 million d'euros, il a été vendu à 8,91 millions d'euros, un prix "record mondial" selon les spé-cia-lis-tes, ce qui en fait assurément le parfum le plus cher du monde. Son contenu initial était "Un Air embaumé" des parfums Rigaud...La vente de la collection a réalisé un chiffre d'affaires de 373,5 millions d'euros. Crise, vous avez dit crise? "L'art est une sottise!", s'exclamait Jacques Vaché. Selon Pierre Bergé l'argent de la vente ira à la Fondation Pierre Bergé - Yves Saint Laurent "reconnue d'utilité publique". La boucle est bouclée.
Nouvelles du front rigaltien : croisé Marc Dachy au théâtre de la Bastille lors d'une représentation de "Listen to me", une pièce d'Emma Morin, une adaptation remarquable d'un texte de Gertrude Stein qu'avait publié Marc dans sa revue "Luna Park". Il me confie avoir trouvé dans un fonds d'archives de revues de presse, un article avec une photo de Jacques Rigaut. Hâte de connaître le contenu de cet article et de savoir si cette image est inédite ou pas. To be continued...


Merci aux latinistes qui pourraient me confirmer la traduction de cette citation évoquée par Jacques Rigaut dans une lettre : « Dillectissimae Rosae Jlus, cujus per dulce auspicium et benignam autoritaterm nihi concessum fruit non esse alteri ameris » Traduction proposée : "Julius à sa rose la plus délicieuse pour laquelle le doux espoir et sa bienveillante autorité ne concèdent rien d'amer pour autrui." (Merci à Sophie)
Lecture picorette cette nuit dans le Dictionnaire égoïste de la littérature française de Charles Dantzig que je conseille pour lutter contre les insomnies. A la lettre B comme "Biographies", Dantzig donne son avis sur le genre :
" On n'a pas le temps de lire toutes ces biographies de 800 pages. Il faut vivre, tout de même." ça dépend de la vie en question, même si je suis d'accord sur le fait de privilégier la vie vraie et qu'il vaut mieux ne pas tirer à la ligne quand on écrit une biographie.
"Si les biographies étaient des romans, on arrêterait bien souvent de les lire à la page 12." ça manque de clarté, les meilleures biographies sont surtout celles qui se lisent comme des romans.
"Si la critique littéraire, c'est le mariage forcé, la biographie, c'est le mariage interminable." amusante et pertinente métaphore, mais le divorce vient à la parution.
"Et le plaisir de la vengeance : je me tue depuis des années à accumuler de la documentation au fond des bibliothèques à éclairage tuberculeux, et je ne la resservirais pas en entier ? Ils [les biographes] ressemblent aux parents qui laissent leurs enfants hurler dans les trains pour que les autres subissent autant qu'eux." hilarante comparaison finale, mais un peu de respect tout de même pour la partie ingrate du travail de biographe. Il faut bien que quelqu'un retrousse ses manches et mette les mains dans le cambouis comme on dit. Qui le ferait sinon? Il faut être très passionné et un peu fou d'ailleurs pour le faire. Quant à l'édition intégrale des documents, c'est au biographe de juger de leur importance pour le lecteur qui peut aussi sauter des pages.
"Les biographes d'écrivains se privent trop de l'analyse littéraire." ça dépend de l'analyse, certaines sont littéralement assomantes, terrain glissant, dans le doute on s'abstiendra, biographe et essayiste ne font pas forcément bon ménage.
"Que les biographes ont souvent un tempérament de détective privé, on le voit à l'indifférence avec laquelle ils reproduisent les plus dégoûtants détails, comme, dans la vie de Rimbaud par Lefrère, l'expertise médicale consécutive à l'arrestation de Verlaine qui venait de tirer sur Rimbaud à Bruxelles : elle précise le diamètre de sa dilatation anale. Quelle précision dans l'enquête!" flagrant délit d'injustice (et de mauvaise foi) pour le monumental travail de Lefrère, j'ai lu les 1200 pages de la biographie de Rimbaud et ne me souviens pas de cette précision certes scabreuse, comme quoi on ne retient que ce qu'on veut bien retenir.
"La biographie d'un biographe serait triste, car, à côté de la banalité de la vie propre à tout homme excepté quelques aventuriers, il manquerait cette chose enthousiasmante que laissent les bons écrivains, leurs livres." je ne me permettrai pas de généraliser ma propre vie, de plus il y a des vies d'écrivains plates et ennuyeuses et vice versa. On m'a annoncé hier soir qu'une biographie de Frédéric Beigbeder était en préparation...
Bref, la lecture de Dantzig est jouissive et en même temps irritante. Jouissive pour le côté érudit de l'entreprise et sa tonalité impertinente. Irritante parce que le lecteur sensible se rend compte au fil des pages que l'auteur "fait le malin". A malin, malin et demi.
P.S. : Henri Michaux ne souhaitait pas que ses livres soient publiés en poche. La parution du Dictionnaire égoïste de la littérature française en poche lui donne raison. Il faut être motivé ou courageux pour lire ce pavé de 1142 pages imprimé avec une très petite police et une encre qui semble disparaître une page sur deux. On ne félicite pas Le Livre de Poche & Grasset, ni l'auteur qui a validé cette impression. Le lecteur désargenté mérite plus de respect.

Quoi de plus cohérent que de raconter la vie tumul-tueuse d'un auteur culte de BD via la bande dessinée? Jean Teulé et Florence Cestac se sont associés pour enquêter, questionner, fouiller les archives, puis dessiner et scénariser la "life" de Charlie Schlingo, décédé en 2005, qui s'était auto-intronisé "monarque de la lose", une vie de cartoon avec ses hauts et souvent ses bas. Bel hommage posthume.

Les musées ont souvent sur moi un effet anxiogène. J'en sors toujours épuisé et irrité. Je les traverse au pas de course. Je n'ai jamais compris ces personnes qui peuvent rester des heures en contemplation devant un tableau. Mais je ne pouvais pas rater l'exposition consacrée au "futurisme à Paris" qui se tient actuellement au Centre Pompidou jusqu'au 26 janvier. Une TERRIBLE exposition qui m'a littéralement emporté. J'ai parcouru plusieurs fois à toute vitesse (hommage futuriste) les dix salles de l'exposition avec la sensation physique que les murs du musée avaient disparu, détruits par la force des peintres futuristes. Réconcilié par la violence. L'impression aussi que dadaïsme et futurisme ont raté leur rendez-vous.
"Les éléments essentiels de notre poésie seront le courage, l'audace, et la révolte." (Filippo Tommaso Marinetti, Manifeste du futurisme, Le Figaro, 1909)
"Debout sur la cime du monde, nous lançons encore une fois le défi aux étoiles !" (Le Manifeste du futurisme, dernière phrase.)
"Qu'on cesse de bafouer le désir, cette attirance à la fois subtile et brutale de deux chairs qui se veulent, tendant vers l'unité. [...] Ce n'est pas la luxure qui désagrège et dissout et annihile, ce sont les hypnotisantes complications de la sentimentalité, les jalousies artificielles, [...] tout le cabotinage de l'amour."(Valentine de Saint Point, égérie futuriste)